I

 
Thierry palpa ses poches, le trousseau gonflait sa gabardine. Il avait toujours eu l’habitude de transporter sur lui l’ensemble de ses clés, qu’elles appartiennent à son appartement, son bureau, ou ses mallettes. Sans doute était-ce pour lui la preuve de sa réussite, le poids des différentes étapes de sa vie. Il pleuvait et la nuit commençait à tomber. La vieille BM toussa un peu lorsqu’il mit le contact, et elle s’engouffra sur le boulevard Victor Hugo. Thierry enclencha les essuie-glaces et alluma la radio. Comme d’habitude, les évènements à la bande de Gaza constituaient l’essentiel de l’actualité. Il avait toujours connu cette guerre et se demandait si un jour il en verrait l’issue. Une fin de journée ordinaire, un dîner qui ne l’enchantait pas avec des amis de sa femme. Mais auparavant il devait préparer sa valise. La BM tourna avenue des Ternes et s’immobilisa péniblement entre deux voitures. À Paris, sans garage, il ne fallait pas être trop regardant à l’aspect carrosserie de son véhicule.

 

Thierry, selon son habitude, monta l’escalier à pied et tourna la belle poignée ronde en cuivre de son appartement situé au 3e étage d’un immeuble Haussmann. Dès l’entrée, flottait une bonne odeur de cuisine. Un rapide bisou à Élisabeth, une caresse à Fripouille le petit chat noir, et Thierry entra dans la chambre préparer sa valise. Pour une nuit, une chemise, quelques sous-vêtements et son nécessaire de toilette feraient l’affaire. Il voulait surtout pouvoir se coucher tôt pour être en forme le lendemain. Son train était à 8 h et il aurait préféré passer une soirée au calme à regarder un bon policier comme il les affectionnait. En rentrant du travail, il s’arrêtait parfois louer une vidéo que sa femme rapportait le lendemain.

 

La soirée se passa normalement, Élisabeth monopolisant une bonne partie de la conversation à parler de ses occupations à la Croix Rouge. Comme à l’accoutumée, elle avait fait le service en escarpins à talons hauts, ne s’octroyant, chez elle, des chaussons que pour regagner la chambre. Une habitude de jeunesse, copiée sur sa propre mère, épouse d’un militaire de Coëtquidan. Elle avait ce charme de bourgeoise provinciale qui avait plu autrefois à Thierry. De taille relativement grande, très brune, une large bouche, ses yeux d’un noir puissant pouvaient à la fois transpercer un intrus, comme fasciner celui qui la dévisageait un peu trop violemment. Assez réservée, elle pouvait arborer pourtant un très joli sourire aguicheur et sensuel lorsque les gens lui plaisaient. Ce qui frappait chez elle au premier abord, c’était sa voix très particulière, grave, chaude et percutante. Une sensualité presque glaciale qui ne laissait pas indifférent. Elle avait effectué ses études à Rennes dans un collège privé puis était venue à Paris préparer une licence de Droit. Mariée jeune, et enceinte rapidement d’une petite fille, elle n’avait jamais exercé de profession, et avait consacré sa vitalité à éduquer ses deux enfants et à faire du bénévolat à travers différentes associations. Elle gardait de sa mère une certaine froideur et de son père un respect des principes qui lui donnaient cet effet de distance avec ses interlocuteurs. Par sa forte personnalité, elle impressionnait toujours Thierry qui s’était progressivement senti esseulé et, bien que très occupé par son travail, il ressentait un profond vide dès qu’il était chez lui. De par cette distance, il s’était mis à moins parler, se réfugiant la plupart du temps dans ses livres qui occupaient une bibliothèque que beaucoup lui enviaient.

  

II

 
La pluie n’avait pas cessé de la nuit et Thierry dut courir en sortant du taxi. La gare de Lyon grouillait de partout. C’était la première fois qu’il descendait vers le sud un lundi matin. Il acheta Le Figaro et consulta le tableau des lignes. TGV Nice, voie 6. Beaucoup de monde sur le quai. Il chercha le wagon-restaurant puis sa réservation. Thierry aimait cette ambiance. Ce milieu d’hommes d’affaires, ces couples d’amoureux qui s’étreignent jusqu’à la dernière minute comme s’ils ne devaient jamais plus se revoir. Il revoyait la gare de Draguignan lorsque, tout gamin, son grand-père Antoine l’accompagnait au train de Marseille pour passer quelques jours de vacances chez sa cousine Florence. Il revoyait les mêmes couples d’amoureux, les vieux tandems qui se disputaient à monter la valise en carton ceinturée par une ficelle, les bébés qui pleuraient, la fumée du train à l’odeur si caractéristique.

 

Thierry était maintenant assis, à une place dont il avait l’habitude, et dans le sens de la marche. Le train démarra en silence. Il se remémorait le crissement des roues et les secousses des vieux wagons d’après-guerre qu’il avait connus. À cette heure, les fenêtres des appartements étaient encore allumées et Thierry imaginait toutes ces familles, les yeux gonflés de sommeil, répétant les gestes de tous les jours, les mères réveillant les enfants, les salles d’eau toujours occupées, les maris le rasoir à la main ou assis devant un bol de café au lait, la course dans les escaliers pour aller prendre le métro.

 

Il ouvrit son agenda à la date du 7 avril et consulta ses prochains rendez-vous. Le mois de mai allait être bien chargé. Monique, sa secrétaire, n’avait pas laissé beaucoup de blancs. C’était tous les ans la même chose à cette époque, les patients se découvrant toujours un problème urgent à régler avant les vacances. Ah les vacances, l’été, surtout ne rien prévoir d’autre que le farniente, la piscine, la pêche en famille et le barbecue... Et heureusement que la mer existe. Que ferait tout ce petit monde sans pouvoir aller s’agglutiner sur une plage et chercher à éviter les méduses ? Il eut une pensée pour son grand-père qui lui, n’avait jamais eu le temps de partir en vacances. La vigne l’avait englouti, laissant les rides se former au fil des saisons et des sillons. Il avait le teint buriné toute l’année, sans même s’exposer sur la plage. Thierry revoyait ses mains aux plis creusés, le dos voûté et le crâne blanc lorsqu’il retirait son béret pour manger la soupe. Mais il se souvenait aussi que le grand-père Antoine, bougon, râleur et « patient comme un chat qui se brûle les pattes », prenait néanmoins le temps de vivre, de recevoir généreusement ses amis, et semblait heureux, fier lorsqu’il avait la possibilité de faire goûter son vin.

 

Le paysage défilait à grande vitesse. Comment pouvait-il y avoir autant de champs, autant de cultures, et autant de gens insatisfaits de leur sort ? Thierry ne pouvait pas se décider à lire son journal. Le calme le berçait et ses pensées s’envolaient bien au-delà du TGV qui allait le conduire à la conférence d’Avignon. Il commanda un café et deux croissants. Il savourait ce moment de détente et aurait même pu s’endormir. Il remercia Dieu de ne pas l’avoir conçu vigneron et de connaître une vie beaucoup plus facile bien qu’épuisante. Déjà son père avait fait de brillantes études au lycée de Toulon puis à Paris, avant d’entrer au Ministère de l’Intérieur. Thierry avait donc toujours vécu dans la Capitale, mais s’était bien juré de ne jamais devenir fonctionnaire, et il gardait toujours un intérêt passionné pour la campagne du Midi.

 

Perdu dans ses pensées, son attention fut néanmoins attirée par une femme élégante en conversation avec le serveur. De taille moyenne, un charme discret et frais, en tailleur anthracite, elle avait les cheveux clairs et surtout un sourire très agréable. Elle s’approcha de sa table et demanda :

- Vous permettez ?

Elle s’assit face à lui. Thierry remarqua tout de suite ses yeux d’un vert profond et une certaine gêne à partager son espace. Il prit son journal et le parcourut en silence, laissant sa voisine boire tranquillement son thé. Le parfum qu’elle dégageait était prononcé et il ressentit un vif plaisir à être en si bonne compagnie. En tournant les pages, il l’observait discrètement et un doute l’envahit. Il lui semblait la connaître. Ce sourire, ces gestes, où les avait-il vus ? Pourtant non, il ne la connaissait pas. Une patiente ? Une infirmière ? Non, il devait confondre. Elle sortit quelques pièces de son porte-monnaie Vuitton et partit rejoindre probablement la place qu’elle avait réservée.

 

Il était précisément 10 h 47 lorsque le TGV arrêta à Avignon. Le soleil était de la partie. Thierry récupéra sa gabardine, son attaché-case et sa petite valise, et il descendit. Il consulta son portable : rien.

 

 III
 

Thierry avait intégré l’hôpital américain de Paris il y a une vingtaine d’années, à la sortie de ses études, et cet ancien major de promotion était maintenant très fier d’appartenir à cette structure de près de cinq cents praticiens. Chirurgien en cardiologie, il s’était fait une excellente réputation dans le domaine de la chirurgie coronarienne à cœur battant. Bel homme, grand, blond tirant sur le roux, humour parfois décapant, il était dans son travail, non seulement apprécié par ses pairs mais admiré par son équipe médicale et souvent courtisé dès qu’il participait à des réunions ou des séminaires.

 

Il avait rencontré Élisabeth durant son doctorat, lors d’une soirée avec ses parents au Ministère de l’Intérieur. Il avait été présenté au lieutenant-colonel Delamotte, qui venait d’être affecté au Ministère des Armées, et à sa fille tout heureuse d’avoir quitté sa Bretagne natale pour terminer ses études à Paris. Thierry n’avait jamais pris le temps de regarder les autres femmes et s’accommodait d’Élisabeth qui lui avait donné deux beaux enfants et acceptait volontiers de recevoir ses collègues ou de sortir avec lui lors des soirées organisées par l’hôpital. Nicolas et Laetitia avaient quitté le foyer familial dès la fin de leurs études et vivaient maintenant maritalement. Toujours sur Paris, ils venaient de temps en temps dîner, mais seul le chat Fripouille donnait encore de l’animation au troisième étage du 22 rue des Ternes.

 

Thierry, avec l’âge, avait su gérer sa vie et avait bien pris soin de ne pas laisser son travail l’engloutir. Il tenait à demeurer un excellent chirurgien, maître de lui, appliqué, minutieux, non stressé. Chaque fois qu’il le pouvait, il descendait dans le Midi où il retapait un vieux mas. C’était pour lui un dérivatif total mais également un retour aux sources car il allait souvent dans le Midi, le Var lorsqu’il était gamin. Son désir secret aurait été d’y habiter plus tard avec Élisabeth et de voir leurs enfants les rejoindre durant les vacances. Mais ce beau rêve s’évaporait peu à peu. Nicolas et Laetitia avaient leurs amis à Paris, et Élisabeth n’appréciait pas beaucoup la campagne. Encore moins une vieille bergerie perdue dans les garrigues et les oliviers. Thierry prenait donc le train seul, dès qu’arrivait la belle saison, et il y passait le week-end, bien souvent tous les quinze jours.

 

Il avait prévu de retourner aux Arcs-sur-Argens dès le vendredi suivant, le maçon ayant promis de terminer la salle de bain. À Paris, les opérations se succédaient et uniquement le soir son esprit avait la possibilité de s’évader en direction des lavandes. Seule Monique, sa secrétaire, était au courant de son petit nid chaud et elle pouvait le joindre en cas de grande urgence.

 

La semaine s’écoulait sans originalité. Le séminaire lui avait permis de faire connaissance avec un professeur de Chicago qui développait une méthode de pontage particulièrement intéressante. Mais chaque fois qu’il resongeait à ce voyage à Avignon, lui revenait à l’esprit l’image de cette femme croisée dans le wagon-restaurant qui avait bu un thé en sa compagnie. Plus il y songeait et plus il était persuadé de l’avoir déjà rencontrée. Mais où ? Thierry avait pourtant bonne mémoire. Il repassait en revue toutes ses connaissances de l’hôpital, ses amis, ses rencontres lors des derniers cocktails. Rien n’y faisait. Il en était certain, ce n’était pas une patiente, pas une commerçante non plus. Il revisualisait les vendeuses des Galeries Lafayette qu’il avait rencontrées récemment lorsqu’il avait choisi une nouvelle tenue pour accompagner l’un de ses collègues passionné de golf. Non, décidément il ne trouverait pas. Qu’importe ?

 

 IV

 

 

Le temps était encore maussade lorsque le vendredi suivant, Thierry put prendre le train de 21 h 17. La météo était optimiste sur le Var, le Mistral ayant probablement, comme à l’accoutumée, repoussé les nuages. Beaucoup de monde encore sur le quai d’Austerlitz. Un journal, un paquet de chewing-gums afin de ne pas penser à fumer, une revue informatique pour le soir, et Thierry s’installa à sa place favorite. Il jeta un œil sur le menu et commanda un whisky. Ce dernier n’était pas encore sur les rocks que Thierry sursauta. C’était elle. L’inconnue du lundi. Elle semblait avoir couru car sa coiffure était légèrement défaite et elle paraissait essoufflée. Le serveur consultait ses réservations et semblait hésiter. Thierry ne réfléchit pas, il leva le doigt et cria un peu trop fort :

- Je crois que cette place est libre, en montrant la chaise qui lui faisait face.

Un quinquagénaire qui se trouvait de l’autre côté du couloir lui adressa un coup d’œil complice avant d’absorber une gorgée de Martini.

- Merci, vous êtes gentil, je n’ai pas pris le temps de réserver.

- Puis-je me permettre de vous offrir l’apéritif ?

- Volontiers, une Suze s’il vous plaît, mais d’abord je vais me refaire une beauté.

Elle disparut quelques minutes et revint avec un large sourire aux lèvres.

- Santé !

Thierry remarqua ses jolis yeux verts et ses pommettes saillantes. Elle portait ce soir-là un ensemble en velours gris-bleu et un joli pull rouge sur lequel trônait un collier mode comme il en avait vu aux vitrines des boutiques du bord de mer.

- Merci à vous aussi de vous être assis à ma table, les voyages, même de nos jours, paraissent parfois si longs...

 

La nuit était tombée et chacun était occupé à découper un filet de limande.

- Si vous voulez ma sauce à l’oseille, ne vous gênez pas, je n’en prends pas.

Elle avait de très jolies dents et son sourire un peu espiègle. À la lumière des spots, sa chevelure dorée étincelait. Thierry, tout en meublant la conversation par des phrases d’une banalité déconcertante n’avait qu’une idée, essayer de savoir où et dans quelles circonstances il avait déjà rencontré cette belle inconnue, car, il en était à présent sûr, il l’avait rencontrée.

- Excusez-moi, se lança-t-il, je ne voudrais surtout pas que vous pensiez... que vous imaginiez... je ne suis pas ainsi... mais il me semble vous connaître...

- En effet, répondit-elle en riant et rejetant en arrière la mèche de cheveux qui barrait son visage. Ici même, lundi dernier.

Thierry voulut l’interrompre lorsqu’elle poursuivit :

- Je plaisante, naturellement, mais, c’est vrai, nous nous connaissons.

- À vrai dire, je réfléchis, mais je ne parviens pas à me souvenir... Était-ce à Paris ?

- Pas du tout. Et moi je me souviens que vous aimez les beaux meubles...

La fourchette de Thierry sembla coincée quelques secondes dans sa bouche.

- Ça y est ! Le Muy, le magasin d’Antiquités !

- Eh bien voilà, vous avez gagné une boite d’encaustique !

Les deux riaient à belles dents.

- Thierry Gaspérini, chirurgien à Paris, se présenta-t-il en lui tendant la main.

- Annick Delmas, antiquaire, répondit-elle sans se départir de son sourire. Je vous avais reconnu l’autre soir. C’était... il me semble... l’été dernier, non ?

- En effet. J’étais entré chez vous pour rechercher un candélabre, et j’en suis ressorti avec une commode...

- Une pure commode provençale, je m’en souviens très bien car j’avais eu beaucoup de peine à retrouver la teinte d’origine.

Thierry visualisait maintenant la scène. C’était un de ces après-midi étouffants comme on en connaît en Provence les jours sans mistral. Il s’était arrêté en bordure de route lorsqu’il avait aperçu toute une exposition de bibelots, vaisselle et autre, disposés sur des tables et buffets dans une cour. Il avait regardé chaque objet et s’était décidé à entrer dans l’ancien chai qui servait de salle d’exposition. L’antiquaire était occupée avec des clients, et Thierry avait eu le temps de rêver avant de se mettre en arrêt devant la fameuse commode. Il s’était toujours intéressé aux antiquités et à la brocante, car tout lui rappelait la petite maison de son grand-père Antoine, et, plus généralement, les fermes et les demeures de son enfance lorsqu’il était en vacances. Il adorait venir dans cette région où il se sentait bien. La perspective du voyage interminable dans la 403 de son père le retenait, autrefois.

- Elle vous plaît toujours ? s’enquit Annick en sélectionnant un grain de raisin de sa glace malaga.

- Oui bien sûr, surtout que d’ici peu, les murs vont être repeints et que la commode va prendre tout son éclat. J’ai également trouvé un tableau du peintre Moisan, à Avignon, qui doit se positionner au-dessus, et nul doute que ce coin du séjour sera bien mis en valeur. Lorsque j’aurai avancé dans mes travaux, je vais me mettre à la recherche des éclairages.

- Passez me voir, l’interrompit Annick, et, en se penchant, prenant un air de conspiratrice : j’ai à la réserve certains trésors que je ne présente qu’aux amis...

Elle consulta sa montre, petite, avec un cadran rectangulaire, et un bracelet en or rose très découpé, puis elle prit congé.

- Vous voudrez bien m’excuser, mais demain j’ai deux rendez-vous importants et je voudrais avoir toute ma tête.

Thierry se leva et la raccompagna jusqu’à l’entrée du wagon-restaurant.

- Je vous souhaite une bonne nuit, et... au plaisir de vous revoir.

- Merci pour cette excellente soirée.

Elle lui sourit, le fixa dans les yeux, et disparut sans se retourner.
Thierry régla l’addition et regagna sa couchette où déjà deux personnes avaient commencé leur nuit.

 

 V

  

Thierry ne revit Annick ni le lendemain matin à la gare de St Raphaël, ni lors de ses voyages suivants. Chaque fois qu’il était seul dans ce train de nuit, il repensait à cette soirée qui l’avait beaucoup marqué. Cette femme dégageait énormément de charme, avait un humour comme il appréciait, et un regard à la fois discret, énigmatique, mais aussi puissant lorsqu’elle le soutenait.

 

Les opérations se succédaient à l’hôpital américain, et c’est souvent épuisé que Thierry reprenait le train du vendredi soir. Les travaux avançaient bien et, de ce fait, il descendait aux Arcs pratiquement chaque semaine. Élisabeth s’y était habituée. Elle n’adressait aucun reproche et ne manifestait aucune déception. Elle invitait souvent des amies que son mari n’appréciait pas particulièrement ou bien elle se rendait à la permanence de la Croix Rouge.

 

Thierry voyageait toujours de nuit, d’abord parce qu’il n’avait aucun problème à s’endormir rapidement malgré les vibrations du wagon, et puis surtout, ainsi, il ne perdait pas de temps. Il arrivait à Fréjus aux environs de 6 h, louait une voiture, et disposait ainsi de tout son samedi. Pour le dimanche il faisait de même, arrivant tôt à Paris le lundi matin, il prenait une douche et regagnait l’hôpital pour ses consultations. Sa secrétaire Monique avait l’art, après toutes ces années de travail en commun, de lui préparer une semaine sur mesure.

 

Un samedi de juin, alors que Thierry s’était rendu à Nice pour commander une chambre à coucher, et que, finalement, le choix avait été rapide, il se décida à revoir la vieille ville dont il gardait des souvenirs merveilleux depuis son enfance. À l’époque, son grand-père Antoine lui faisait gravir la colline qui dominait le port, et du haut du château, lui montrait tout en bas la promenade des Anglais qui s’étirait à perte de vue. Ils redescendaient ensuite par les allées du cimetière et les ruelles en escalier. Il avait encore dans le nez les odeurs de socca, de marché aux poissons et de restaurants qui se mélangeaient.

 

Rien n’avait changé. Le marché aux fleurs, toujours chatoyant, unique, mille couleurs, mille parfums. Les ruelles toujours aussi étroites, le linge pendant encore aux fenêtres, et les gamins jouant comme autrefois. Finalement, c’est lui qui avait vieilli, la ville était demeurée identique. Mains dans les poches de son costume de lin clair, Thierry marchait d’un pas nonchalant, ses Ray-Ban vissées sur le nez. Comme il appréciait ce retour après si longtemps ! Le crépi ocre des maisons était toujours aussi abîmé, les poubelles mal fermées, les persiennes italiennes entr’ouvertes. Jetant un œil sur la montée de la rue Ste Claire, il sourit en voyant le soleil qui éclairait à contre-jour les formes d’une jeune fille à la peau mate, donnant à la transparence de sa robe des teintes jaune-orangé. Un chat traversa la rue l’espace d’une seconde, poursuivi par un ratier probablement dérangé dans sa recherche d’un repas à bon compte. Thierry peinait à avancer à l’intérieur de ce dédale de ruelles encombrées par les étals de produits culinaires si prisés par les touristes. Il s’arrêta devant une marchande qui proposait de magnifiques olives de pays marinées aux arômes multiples. Il reconnut tout de suite la cliente qui était devant lui. Jean bleu, polo blanc et lunettes de soleil dans les cheveux, Annick respirait le printemps.

- Bonjour la Varoise !

- Oh, vous m’avez fait peur ! Comme ça, vous aussi, vous aimez le vieux Nice ?

- Depuis ma plus tendre enfance. Heureux de vous revoir. Vous venez ici pour acheter des olives ?

- Pas spécialement, mais chaque lundi, le Cours Saleya délaisse son marché aux fleurs à la plus grande joie des brocanteurs, et l’autre jour, j’avais fait mettre quelques bricoles de côté que je suis venue chercher aujourd’hui.

- Avez-vous déjeuné ? Puis-je vous inviter ?

- Merci, mais il fait si beau que je préfère manger un morceau de socca et aller prendre le soleil à la plage.

- Eh bien, je serais ravi de vous accompagner si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

 

Tels deux anciens étudiants d’université heureux de se retrouver, Annick et Thierry s’assirent d’abord sur les bancs du Café René Socca, garant, comme le dit l’enseigne, de la vraie socca niçoise. Ce café en plein air, où avocats et professeurs côtoient artistes et bouchers à la même table, est une véritable institution. Ils rirent beaucoup puis se dirigèrent vers les bacs d’un fabricant de glaces « maison ». La grande variété des couleurs n’avait d’égal que la multiplicité des arômes. Pistache pour Annick, mangue pour Thierry. Le nez à l’intérieur du cornet, ils titubaient un peu dans la ruelle, s’arrêtant tous les trois mètres pour lécher leur glace.

 

Ils traversèrent la place Masséna, admirèrent le nouveau tramway, commentèrent les sculptures du catalan Jaume Plensa, et se dirigèrent vers la promenade des Anglais. Le soleil dardait ses rayons sur le bitume rose et, à la hauteur du Négresco, somnolant à cette heure, ils descendirent sur la plage. Thierry posa sa veste sur son épaule tandis qu’Annick prit ses sandales à la main pour mieux goûter la chaleur des galets. Tels deux amoureux, ils s’assirent côte à côte, regardant la mer turquoise qui se déchirait par endroits, mêlant l’écume blanche à la noirceur de quelques algues. Un airbus venait de décoller et amorça devant eux une montée franche en direction de la Corse.

- Venez-vous souvent à Nice ? demanda Annick.

- Jamais. C’est la première fois depuis de nombreuses années. Presque un pèlerinage. Et je suis heureux de ressentir toutes ces sensations oubliées, en votre compagnie.

- C’est gentil, merci, répondit Annick. Moi j’y viens de temps en temps mais en vitesse, et pour me changer les idées. Vous aurez remarqué mon alliance, en effet je suis mariée. Mon mari est malade et je n’ai pas trop le goût à aller à la plage. Mais aujourd’hui vous êtes là et je fais une exception.

- C’est trop d’honneur, mais je suis sensible à cette attention et je dois dire que moi aussi, il m’est très très rare de marcher sur des galets ou du sable. Et dites-moi, sans être indiscret, mais je suis médecin, votre mari... c’est grave ?

- Un cancer... comme beaucoup malheureusement. Il a été décelé bien trop tard, et le mal avait déjà tissé sa toile...

- Je vois... dit Thierry en tournant la tête afin de mieux regarder Annick. Cela n’est drôle ni pour lui, ni pour vous.

 

Il remarqua que ses yeux s’étaient embués. Thierry reprit :

- Est-il bien soigné ? Il est chez vous ?

- Non, depuis plusieurs semaines, Guy est à l’hôpital de Toulon. Il s’efforce de ne pas me le montrer, et pourtant je sens bien qu’il n’a plus le moral. Je lui rends visite un jour sur deux.

- En effet... Mais Toulon n’est pas Paris. Je connais un excellent cancérologue et, si vous le voulez, je peux parler de votre mari à mon collègue de l’hôpital américain.

Annick ne l’avait pas quitté des yeux, machinalement, elle prit sa main, et demanda :

- Vous feriez ça ?

Thierry lui sourit légèrement, retira ses lunettes de soleil et lui dit du fond des yeux :

- Naturellement !

Ils se levèrent et rejoignirent le parking du Cours Saleya. Thierry raccompagna Annick jusqu’à son 4x4 Toyota et lui prit la main :

- Annick, merci pour ce très beau moment. Envoyez-moi les derniers examens de votre mari. Je vais voir ce que je peux faire.

- Merci. À bientôt.

Elle lui sourit, et brusquement lui fit une bise sur la joue.
Thierry attendit la fin du crissement de pneus au fond du parking, et regagna sa voiture.

  

VI

  

Thierry reçut les résultats des examens de Guy Delmas la semaine suivante. Il s’était empressé d’ouvrir l’enveloppe dès que Monique la lui avait remise, et tout de suite, s’alarma des conclusions des résultats d’analyses. En effet, selon lui, ils étaient mauvais, très mauvais. Mais il espérait que son ami, le professeur Neumann le démentirait. Ce ne fut pas le cas. Guy n’avait plus qu’une espérance de vie de quelques semaines, voire d’un mois maximum. Le mal s’était généralisé.

 

Thierry ne dormit que très peu la nuit qui suivit. Ses pensées vagabondaient entre Annick, qui, décidément, lui plaisait beaucoup et qui devait attendre son diagnostic, Guy, qui allait mourir et pour lequel, malheureusement, il ne pouvait rien faire, et Élisabeth qui ne voulait même pas l’accompagner aux Arcs pour venir voir où en étaient rendus les travaux. Le lendemain, dès son arrivée à l’hôpital, il consulta l’annuaire du Var sur internet, décrocha son téléphone, et appela Annick.

- C’est Thierry Gaspérini, bonjour Annick... J’ai reçu votre enveloppe et je suis allé voir l’ami dont je vous avais parlé... J’aurais voulu vous annoncer une bonne nouvelle, mais... ce n’est pas le cas. Je... suis désolé. Vraiment. Non, ce n’est pas bon, c’est même mauvais...

Annick était sans voix, Thierry poursuivit :

- Il y aurait eu quelque chose à faire, je me serais arrangé pour qu’il vienne ici... malheureusement...

- Oui j’ai compris, dit doucement Annick. Il est perdu, c’est ça ?

- Il va vous falloir être courageuse. Allez le voir autant que vous pourrez.

Annick avait raccroché. Thierry reposa doucement le combiné, poussa un soupir et partit faire ses visites.

 

Quelque temps plus tard, il reçut un faire-part du Muy. Guy était décédé depuis plusieurs jours et Annick noyait son chagrin dans le travail. Il avait répondu très gentiment, se tenant disponible si elle avait besoin de quoi que ce soit, mais avait pris la décision de ne pas la recontacter.

 

Thierry continuait d’aller régulièrement le week-end à sa bergerie, et il prenait grand plaisir à regarder l’avancement des travaux. Bientôt, « La Palomana » serait terminée et il ne manquerait plus que les quelques éléments de décoration indispensables pour la rendre chaleureuse. Pourtant, l’entrain n’y était plus et il s’asseyait souvent à l’entrée du mas, sur la grosse planche en bois, qui avait servi de banc durant de nombreuses années. Il pensait sans cesse à Annick, tiraillé entre son impuissance à n’avoir rien pu faire pour sauver son mari, sa résignation à ne pas aller la voir alors qu’elle n’était qu’à quelques kilomètres et qu’il en mourait d’envie, et sa déception, sa rancœur à l’encontre d’Élisabeth avec laquelle il sentait un fossé se creuser irrémédiablement.

  

VII

 

 

Un samedi, Thierry s’était décidé à passer la journée dehors. Il avait fait livrer des oliviers en containers, pour compléter les vieux pieds qui jalonnaient la propriété, quelques amandiers, et un lot de lavandes. Des plants qui ne craindraient pas la sécheresse. Il avait pu savourer tout au long de ce printemps les touffes de coquelicots et de genêts ainsi que les brassées de marguerites bordant la porte d’entrée. Il visualisait maintenant toutes ses plantations devenues adultes et il pensait que la Palomana serait alors un joli nid douillet.

 

En bout de terrain, un vieux mur dominé par un grillage rongé par la rouille constituait la séparation avec les vignes de son voisin : un vignoble qui s’étendait à perte de vue. Thierry avait bien aperçu quelquefois en hiver plusieurs ouvriers occupés à tailler et brûler les vieux sarments, mais il n’avait jamais eu l’occasion de s’approcher du propriétaire. Ce jour-là, l’idée lui vint d’aller à sa rencontre et de lui parler du muret qui ne tarderait pas à s’écrouler.

 

Il fallait prendre le chemin, tourner à droite, reprendre un peu la route des Arcs et le domaine viticole surgissait majestueux. Thierry décida de s’y rendre à pied. Entre deux rangées de cyprès, une grande enseigne en fer forgé était scellée sur le mur d’entrée : « Château Sainte Émilie ». De nombreux bâtiments bordaient la grande cour et on pouvait voir au fond le clocher d’une chapelle. Il poussa la grille et se dirigea vers un escalier qui indiquait les bureaux. De part en part, les rangées de vigne et les plantations d’oliviers se succédaient. Avec un sourire, il pensa à Versailles car, à cette distance, on aurait pu croire des jardins à la française. Deux employés étaient devant leur écran d’ordinateur, visiblement occupés à rédiger les factures de quelques clients accoudés à un grand comptoir en briques. Thierry attendit son tour en étudiant les affiches qui parlaient du domaine et les étiquettes des bouteilles qui parsemaient le comptoir.

- On s’occupe de vous ? Thierry sursauta. Un grand et fort gaillard se tenait planté derrière lui.

- Bonjour. J’aurais aimé parler au propriétaire du domaine. Je suis Thierry Gaspérini, votre nouveau voisin.

- Gaspérini ? Ah bon. Je me présente, Bernard Lafont, fils et petit fils de vignerons. Que puis-je pour vous ?

Le colosse se frottait les cheveux, repoussant les mèches par un souffle qui gonflait ses joues. Son nez était démesuré et comme il dépassait Thierry d’une bonne vingtaine de centimètres, celui-ci se sentait un peu en état d’infériorité face à ce monstre sûr de lui. Allait-il oser lui parler du muret qui donnait des signes de faiblesse ? Thierry se redressa un peu afin d’essayer de se montrer un peu plus à l’aise.

- Voilà, j’ai acheté la petite propriété qui jouxte vos derniers rangs de vigne, et comme je suis en train d’arranger ma vieille bergerie et de refaire prendre vie à ce bel endroit, j’aurais aimé que nous regardions ensemble au petit mur qui nous sépare et qui ne va pas tarder à s’écrouler.

- Oui, oh vous savez, ici les séparations n’ont pas grande importance. Nous connaissons nos territoires. Et puis, si je devais refaire tous mes murs de clôture, ce serait là un sacré investissement...

Déjà, il faisait signe aux autres personnes qu’il arrivait. Il regarda Thierry et reprit :

- Bon, nous en reparlerons, bonne journée !

Le colosse s’éloignait, laissant Thierry sans voix. « Bon, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire et encore moins à attendre ». Il quitta cette bâtisse qui servait de bureau, passa sans regarder devant les chais, et reprit le chemin de la Palomana. Il avait de quoi s’occuper et reverrait plus tard le problème du muret qui, finalement, devait être là depuis bien longtemps et résisterait encore, sans doute quelques saisons, aux pluies d’orage et au mistral.

 

L’été arriva avec ses chaudes journées, ses senteurs agréables, ses ciels purs, ses nuits étoilées, mais aussi ses orages violents. La Palomana ne décevait pas, bien au contraire. La charpente résistait superbement au Mistral, la couverture faisait fi des pluies violentes, la cheminée tirait parfaitement, bref, la vieille bergerie était devenue un petit mas des plus confortables. Une grande pièce, au bout de laquelle Thierry avait aménagé un coin-cuisine, deux chambres, une salle de douches, des wc et un débarras composaient ce petit home perdu au milieu des oliviers. Secrètement, il espérait bien que Nicolas et Laetitia succomberaient au charme de la maisonnette qui était parfaitement visible sur les photos qu’il avait réalisées pour ses enfants. Souvent, il jouait au touriste qui découvrait la Palomana. Il marchait doucement depuis le portail, tournait entre les oliviers, allait jusqu’au vieux mur de pierres, l’inspectait, revenait, humait l’air, admirait le jeu des rayons du soleil sur les murs retapés à la chaux colorée, s’enthousiasmait des zones d’ombre dont il était décidé à tirer partie.

 

Thierry ne revit Annick qu’à la mi-août.

  

VIII

  

Comme tous les vendredis, Thierry partit de la gare d’Austerlitz par le train de 21 h 17. Paris était calme et les quais agréables. Quelques martinets égarés virevoltaient au-dessous des poutres métalliques. La chaleur était étouffante, confinée entre ces murs qui avaient vu tellement de voyageurs pressés, témoins de tant de pleurs et de baisers langoureux. Une odeur métallique et de poussière contre laquelle butaient des relents de friture et de viande grillée. Pour une fois Thierry était en avance et, assis sur un banc, il regardait avec curiosité tous ces gens qui partaient quelque part pour des motifs sans doute bien différents. Le va-et-vient, les marques d’impatience, les promenades jusqu’au distributeur de boissons fraîches démontraient différentes motivations. Les hommes étaient en polo pour la plupart, d’autres avaient retiré la cravate, ouvert le col de la chemise et retroussé les manches. Les étudiantes étrangères, en jean et tee-shirt, se pressaient autour des panneaux horaires, tandis que beaucoup de femmes avaient revêtu robes et chemisiers légers.

 

C’est alors qu’elle apparut, petit tailleur beige, polo noir et chaussures d’été. À la main, elle tirait une valise toilée surmontée d’un beauty-case. Annick l’aperçut dès qu’il se leva du banc pour venir à sa rencontre. Jean beige, chemise noire, ils étaient presque habillés pareil.

- Je suis si heureux de vous revoir, s’exclama Thierry, reposant sa valise.

- Et moi donc ! Bonjour Thierry. J’ai hésité à prendre ce train ou celui plus tôt, mais je pensais que, peut-être, vous auriez à faire aux Arcs et que vous reprendriez le train de nuit...

- En effet, j’ai terminé mes travaux et maintenant je profite de la belle saison, j’arrange un peu les extérieurs.

 

Ils montèrent dans le train, le chef de gare s’apprêtant à siffler l’ordre de départ.

- Vous n’avez pas dîné non plus ? s’informa Thierry

- En effet, je dépose ma valise et je vous rejoins.

- Entendu, moi je suis à la 49 et vous ?

- La 53. Ce doit être le compartiment voisin.

 

Lorsqu’Annick rejoignit Thierry, celui-ci consultait déjà le menu. Elle s’était rajouté du rouge à lèvres et il remarqua aussi qu’elle avait retouché ses cils. Ils commandèrent le plat du jour et un rosé des Arcs.

- Avec ce vin, c’est comme si nous étions chez nous. À votre santé Annick, et à notre avenir...

- À notre avenir, répondit Annick, goûtant le vin avec beaucoup de délicatesse. Dommage, il est trop froid.

- Vous semblez vous y connaître, poursuivit Thierry.

- Assez, oui, murmura-t-elle avec un petit sourire.

Elle prit les lunettes de son sac à main et tourna la bouteille.

- Ah, le domaine de l’Olivette ! Je connais, c’est au Castellet. L’un des meilleurs Bandol.

- J’aime beaucoup le rosé de Bandol, reprit Thierry, un peu complexé par les propos d’une femme sur un tel sujet qu’il pensait masculin.

- Et j’apprécie également les « gris » de la région de St Tropez.

- Vous avez raison, acquiesça Annick, en retirant ses lunettes. Mais les rouges de notre coin restent sans égal.

Thierry était songeur et opinait de la tête.

- Vous avez toujours vécu dans le Sud ?

- Oui, en effet. Au Muy toute ma vie. J’ai connu mon mari dès l’école, et nous nous sommes mariés très jeunes. Guy était secrétaire de mairie.

- Ah, en effet. Moi je suis Parisien depuis la fin de mes études, mais je venais ici autrefois, en vacances chez mon grand-père. J’ai pris goût à l’odeur de la garrigue et, vous voyez, j’y suis revenu. Oh, dans une maisonnette bien modeste, mais je m’y plais.

 

Le repas se poursuivait allègrement. Thierry était de plus en plus fasciné par Annick. Parfois, il s’arrêtait de parler pour mieux la regarder, et les silences semblaient longs, un peu dérangeants, car Annick l’étudiait également, puis baissait les yeux. Ce n’est qu’après les glaces que Thierry se lança...

- Annick, je suis vraiment heureux de vous revoir, de passer cette soirée avec vous... Vous... m’avez beaucoup manqué.

Elle le regardait sans répondre, un léger sourire rehaussant ses pommettes. Elle ne bougea pas non plus lorsqu’il posa sa main sur la sienne... et la regarda au fond des yeux.

- Vous aussi, Thierry, vous m’avez beaucoup manqué. Elle retourna sa main et lui serra la sienne, son pouce imprimant une petite caresse.

Le couloir était désert. Quelques spots éclairaient les portes. Dehors, la nuit noire ne laissait rien deviner. Sans parler, Thierry et Annick regagnaient leurs compartiments respectifs.

      - 38... 42... 46...  Ah, c’est là, dit Annick, entrouvrant la porte.

Le compartiment silencieux semblait vide, sombre, simplement éclairé par une veilleuse. Thierry aperçut que les couvertures étaient toujours repliées sur les couchettes. Dans le lointain, un ronflement provenant probablement du compartiment d’à côté, signifiait qu’il était assez tard et que certains avaient commencé leur nuit.

Thierry s’apprêtait à prendre congé, à fixer rendez-vous pour le lendemain au petit déjeuner, lorsqu’Annick se retourna, s’avança, et lui donna un bisou furtif sur la bouche... Il ne réfléchit pas, l’attrapa à la taille, et lui offrit un baiser sensuel qu’elle lui redonna aussitôt. Trop d’envies dissimulées, de désirs cachés pour ne pas être naturels. Ils étaient entrés machinalement dans le compartiment, et Thierry repoussait maintenant la porte. Les quatre couchettes étaient vraiment inoccupées. Ils se prirent dans les bras et s’échangèrent une foule de baisers. Annick était adossée à la porte, serrant de toutes ses forces la nuque de Thierry, celui-ci la pressant avec beaucoup d’érotisme. Leurs vêtements tombèrent rapidement et ils se glissèrent sur la couchette du bas, se recouvrant du léger drap qui leur était fourni.

- Je t’aime, je t’aime, murmurait Annick.

- Moi aussi. Ne pensons pas à demain. Aimons-nous.

Les caresses se mêlaient aux baisers, et Thierry eut une pensée pour Cary Grant dans un film d’Hitchcock, lorsqu’il entendit le changement de bruit du train qui devait s’introduire dans un tunnel. Il revoyait cette image de film traitée avec beaucoup de pudeur mais suggestive.

 

Il la pénétra...

 

Cher lecteur, le manque de place disponible nous a empêché de publier l'intégralité du roman. Vous pourrez en lire la suite, gratuitement, à l'adresse suivante: http://richard-moisan.blogspot.com/2008/06/linconnue-d-ct.html
 Bonne lecture!

Publié dans : Romans
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