I

        22h : La fenêtre n’allait pas tarder à s’ouvrir. Comme chaque soir, Nathalie finissait la vaisselle, peut-être terminerait-elle la lessive ou le repassage. Elle attendrait que Jérôme et Guillaume soient couchés, puis elle viendrait s’installer devant son vieux PC qui commençait à donner des signes de faiblesse.

        Elle se hâtait de terminer les tâches ménagères d’une maman qui vit seule avec ses deux garçons, pour profiter un peu de sa vie de femme, trouver quelques instants d’excitation et d’amour. On l’avait abandonnée  voilà bientôt cinq ans. Naturellement, elle avait eu des opportunités pour retrouver un homme et refaire sa vie. A la Direction Générale des Impôts, les occasions ne manquaient pas. Combien de fois avait-elle croisé des hommes divorcés comme elle, que ce soit dans les différents services, à la machine à café ou lors des repas d’anniversaires. Nathalie était encore très agréable à regarder, ses quarante-deux années n’ayant pas eu beaucoup d’emprise sur son corps qui avait dû être canon au temps de sa jeunesse. De plus, son humour permanent et son joli sourire attiraient l’attention.

        Nathalie avait bien eu deux ou trois aventures, mais chaque fois la déception était si dure à porter qu’il lui fallait tout un temps avant de refaire surface. La dernière fois, c’était un chirurgien dentiste, rencontré dans un club de vacances à Majorque. Elle avait passé en sa compagnie un séjour des plus agréables. Ensemble ils avaient concocté un nouveau départ dans la vie. Il l’avait aidée à trouver les meilleurs arrangements possibles pour quitter son emploi et réaliser la vente de son appartement. Mais, dès son retour, Nathalie n’avait plus eu aucune nouvelle de son bel amant prévenant, et une boucherie occupait l’adresse du cabinet dentaire…

 

        Elle se trouvait encore bien jeune pour terminer sa vie seule. C’est après avoir payé sans résultat les services d’une agence matrimoniale qui se vantait pourtant de réaliser des prouesses, après avoir fait la connaissance de plusieurs hommes qui, par un signe zodiacal complémentaire ou un ascendant inespéré, devaient lui permettre de rompre sa solitude, que Nathalie, sur les conseils d’une collègue, s’inscrivit sur un site de rencontres. Internet n’avait jamais été sa tasse de thé. Elle se contentait, généralement, d’ouvrir son ordinateur pour taper quelques lettres administratives, envoyer des e-mails à sa famille ou aux amis, et commander des produits miracles à des sociétés de vente en ligne. Mais sur ce site, paraît-il, elle allait assurément trouver l’âme sœur.

        Là encore, les candidatures ne manquaient pas et il semblait facile et rapide de rencontrer l’homme de sa vie. Examen de la fiche, quelques e-mails pour faire connaissance, et hop! premier rendez-vous dans un café. Mais à ce stade, parfois aussi dernier. Celui qui devait devenir l’heureux élu, la perle rare, le compagnon prévenant et attentif, se montrait déjà bien différent des caractéristiques de la fiche établie et des e-mails attentionnés. Comment détecter sur un écran de 15 ou même 17 pouces que les doigts sont jaunes de tabac, que les ongles ne se coupent qu’aux anniversaires et que les bières sont les meilleures copines des soirées foot ? Oui, bien sûr, Nathalie avait lié connaissance avec des hommes élégants à l’allure soignée, spray juste pulvérisé sous les manches, chaussures cirées et chemise Ralph Lauren avec l’étiquette Galeries Lafayette retirée. Mais doit-on se sentir accrochée, se préparer à signer pour la vie si on oublie de vous pousser la porte du bar, si on ne vous laisse pas le choix de la chaise ou si on ne pense jamais à vous faire un petit compliment ? Non, vraiment, ces premières rencontres au fil des e-mails n’étaient pas positives.

 

        Nathalie avait donc pris la décision de cesser ce type de contact et de ne plus accepter de rendez-vous avant d’avoir conversé durant bon nombre  de semaines avec le prétendant. Et c’est après une période d’abstinence en mails de plusieurs mois, que le destin vint frapper à sa porte sous la forme d’un e-mail passe-partout reçu un samedi soir :

        - J’ai lu votre profil. Suis très intéressé. Accepteriez-vous une correspondance ?

        La pluie frappait sur les vitres, la nuit était tombée sur Lyon depuis longtemps, et le courage manquait pour une soirée ciné. Pourquoi ne pas répondre ? Nathalie avait cette volonté tenace de respecter les engagements qu’elle s’était fixée, comme la plupart des femmes qui vivent seules et qui tiennent à montrer qu’elles peuvent très bien assumer leur choix en toute indépendance. Une photo était jointe à la fiche, l’homme semblait sérieux, pourquoi ne pas engager la conversation ?

        - Bonjour Spiderman. Je suis d’accord pour un essai de correspondance. Pouvez-vous vous décrire et que recherchez-vous ?

 

        C’est ainsi qu’en ce 8 novembre, débuta un échange de mp, petits messages virtuels issus d’un abonnement à la messagerie instantanée de Yahoo, qui se poursuivit presque chaque soir. Nathalie demeurait sur ses gardes et prenait bien soin de ne pas trop se divulguer. Juste l’essentiel. Mais l’essentiel, au fil des mp journaliers et des conversations à bâtons rompus, se transformait de plus en plus en confidences. Nathalie avait besoin de ce correspondant qui devenait son ami chaque soir davantage.

 

        Il était donc 22h, et notre Lyonnaise avança sa chaise devant le petit bureau qui lui servait de confessionnal. Le vieux PC rama un peu, hésita à prendre la connexion, et finit par ouvrir le site qui faisait partie de sa vie. Quel bonheur, le mot «  Spiderman  »  était allumé sur sa liste des correspondants Yahoo. Il était là, il l’attendait comme chaque soir. Le cœur de Nathalie se mit à battre plus fort dès que sa souris cliqua sur son pseudo préféré et que la fenêtre s’ouvrit par une phrase qui lui était destinée :

-  Bonsoir Glycine, comment vas-tu ?

-  Bien, merci, et toi ? J’ai été retardée par un formulaire d’assurances à remplir. Ah, la paperasse, elle nous envahit !

        Chaque soir la conversation débutait sur les anecdotes de la journée et se poursuivait avec des pensées plus profondes, des confidences amicales et l’analyse des sentiments. De plus en plus, Nathalie s’étonnait de son besoin de parler avec cet inconnu, de se découvrir pour ne pas dire se confier. Comment, elle qui avait parfaitement les pieds sur terre, très cartésienne, pouvait-elle prendre plaisir sur cet écran froid sans vie, à s’épancher ainsi sur ses soucis, ses joies, ses envies, avec cet inconnu au nom imaginaire de Spiderman ? Car le problème était bien là. Excepté que son correspondant habitait La Rochelle, elle ne connaissait ni son véritable nom ni vraiment sa vie. Comment rester ainsi accrochée à une petite fenêtre sur un écran, alors que la vie, la vraie, apporte tant de choses ? Pourquoi ne pas sortir, rencontrer des amis bien réels et parler avec eux de tout ce qui nous entoure vraiment, de ce qui nous interpelle dans le même univers ? Non, Nathalie s’était fait prendre à ce virus qu’on appelle Internet. La magie des mots, la beauté des phrases, et son cœur battait chaque soir davantage. Pourquoi ne pas se l’avouer, non seulement ce rendez-vous était devenu au fil des semaines une curiosité, un plaisir, mais chaque jour un peu plus, un réel besoin. Oui, elle ne pouvait plus manquer ces entretiens qui, maintenant, étaient devenus une partie de sa vie. Chaque soir, elle consultait sa montre et se dépêchait de terminer ses travaux courants. Elle avait bien conscience que cette impatience à venir frapper sur son clavier était une sorte de maladie, mais comment avoir la volonté de se guérir d’un virus si celui-ci vous apporte du bonheur ? Car, c’est de bonheur qu’il s’agissait.

        Pourtant, elle aurait eu bien honte de raconter même à sa meilleure amie comment elle occupait maintenant une bonne partie de ses soirées. Nul n’était au courant, pas même ses enfants à qui elle souhaitait une bonne nuit avant d’aller s’enfermer dans sa chambre. Comment avouer à son entourage qu’on peut prendre du plaisir, ressentir des émotions et des sentiments à lire et écrire des messages informatiques à un inconnu ?

 

        Et cet inconnu, ce Spiderman, cet internaute ponctuel qui écrivait à Nathalie depuis plusieurs mois, qui répondait encore présent ce soir, guettant à 22h l’arrivée de Glycine69, qui était-il ? Un divorcé en quête de trouver l’âme sœur ? Non, pas du tout. Christophe n’avait rien du séducteur, du conseiller matrimonial, de l’homme d’expérience qui apparaissait chaque soir sous les traits de Spiderman. La vérité était bien différente.

        Si Christophe était présent presque chaque nuit, à attendre Nathalie puis à bavarder longuement avec elle, c’était tout simplement parce qu’il s’ennuyait. Etait-il en quête de vouloir refaire sa vie à quarante-cinq ans ? Recherchait-il une compagne, une maîtresse ? En fait, rien de cela. Chaque soir, quatre fois par semaine, Christophe sortait sa Rover d’occasion du parking, traversait La Rochelle, s’arrêtait là où l’asphalte a rendez-vous avec l’océan, et, tout de bleu vêtu, entrait dans la petite cabine aux trois vitres où il allait séjourner jusqu’au lendemain matin. Christophe était gardien de nuit aux Chantiers de La Pallice et son rôle consistait à surveiller l’accès au site. Du lundi au jeudi, de 21h à 5h, qu’il pleuve, vente ou que la chaleur incite à sortir à une terrasse de café boire une bière en écoutant le résultat des matchs, Christophe demeurait enfermé dans sa cellule, chargé de noter toutes les entrées et sorties du personnel ou des visiteurs. Le garde-barrière, c’était lui. Oh, ce n’était pas une vocation, il n’avait pas toujours travaillé dans le domaine de la Sécurité, mais la vie parfois vous fait dévier du chemin tracé.

        C’est ainsi qu’en début de nuit, lorsque les Chantiers de La Pallice refermaient leurs portes et que le silence envahissait les quais, les cales sèches et les ateliers, une petite lumière brillait déjà au milieu des deux barrières d’entrée. Christophe était là qui veillait. Les heures étaient longues, surtout à partir de minuit. Plus aucune circulation, plus aucun mouvement. Seul Gérald, le maître-chien venait parfois passer sa tête à la guérite, boire un gobelet de café chaud et donner ses pronostics pour le prochain match de l’équipe de l’usine. Christophe s’ennuyait tellement, qu’un jour, son chef lui proposa un vieux poste de télévision récupéré à l’infirmerie. Mais il s’intéressait peu à la télé et il avait souhaité un PC ainsi qu’une connexion à Internet. Histoire de se former à l’informatique, enfin presque.

        Dans les premiers temps, Christophe avait appris le traitement de texte, puis il avait découvert les sites coquins, et enfin les dialogues de rencontres, les chats comme on dit. C’est fou les progrès qu’on peut réaliser avec les choses qui intéressent.

 

        A 5h, Christophe était relevé par l’équipe de jour. Il montait dans sa Rover et regagnait son appartement de la rue du Duc. Valérie dormait encore, il se glissait dans les draps et parfois se collait très fort contre elle et la réveillait en douceur. Quatre ans que le même rituel se répétait, quatre années assez difficiles quand on a encore deux adolescents à la maison et que les occupants se croisent sans trop vivre ensemble.

        Christophe avait connu Valérie lors de leur dernière année au lycée. Comme beaucoup de jeunes de l’époque, ils avaient débuté cette union modestement et habitaient un deux pièces à la périphérie de La Rochelle. Christophe était alors CRS depuis son retour du service militaire, et Valérie travaillait en qualité de décoratrice. Les années s’étaient écoulées, Audrey et Julien avaient pointé leur nez. Une famille sans histoires, comme il en existe beaucoup.

 

 II

  

       Ce matin là, les cloches de l’église sonnaient à toute volée. Sans doute un baptême. C’était dimanche et le réveil indiquait 11h. Christophe ouvrit un œil, caressa le drap, il était seul. Valérie était levée sans doute depuis bien longtemps. A travailler de nuit une partie de la semaine, le sommeil de Christophe était complètement perturbé et ce n’était qu’à grand renfort de cafés qu’il parvenait à mener une vie quasi normale avec sa famille. Il se leva et partit se raser. L’appartement était vide. Cet après-midi, comme tous les dimanches, il irait au cinéma regarder le film que Valérie aurait choisi, puis après, il s’assiérait seul devant les sports de la télé.

        Demain lundi, il irait faire un tour derrière la gare, à son petit jardin potager. Il échangerait quelques mots avec son voisin, puis il serait encore temps de se préparer pour partir au travail. Etait-il morose ? bougon ? déçu de ne pas avoir une vie semblable à celle de la plupart des hommes de son âge ? Non, de moins en moins. Sa vie, sa vraie vie, celle où il s’appelait Spiderman, était là-bas, de l’autre côté de la ville, et il lui tardait de se mettre aux commandes de son PC.

 

        Comme prévu, Christophe prit son casse-croûte, descendit l’escalier, et partit en boitant rejoindre sa voiture. Une pluie fine tombait sur La Rochelle. La vieille Rover toussa un peu, s’engagea avenue Guiton, puis suivit le boulevard Delmas. Elle passa devant la base sous-marine et s’arrêta sur la place 231. La nuit était tombée depuis longtemps. Christophe releva son col, traversa l’immense parking puis l’allée principale. Le vigile de jour lui transmit les consignes. Christophe sortit son grand carnet, jeta un œil sur le chauffage, alluma l’ordinateur. Une nouvelle nuit de veille allait commencer.

        -  Bon courage Christophe, à demain !

        -  Merci ! bonne soirée et bise à Viviane. 

        Les derniers chefs de service rentraient chez eux, les lumières des phares se faisaient de moins en moins nombreuses, une brume mêlée de crachin enveloppait les chantiers. Christophe jeta un œil sur le site météo et se connecta à Yahoo.

        Spiderman était allumé depuis moins de cinq minutes lorsqu’une fenêtre s’ouvrit en plein milieu de l’écran :

        -  Bonsoir Spider. Passé un bon week-end ?

        - Coucou Glycine ! Très content de te retrouver. Oui super ! J’ai fait des tas de choses comme toujours, réunion avec des amis samedi soir dans un resto de plage, tennis hier, préparation d’un meeting au Lions club. Mais nous n’avons pas été gâtés par le temps.

        - Oh! pour moi, c’était plus modeste. Vendredi soir il y avait une réunion de parents d’élèves, samedi je suis sortie avec ma copine Sylvie voir le dernier Spielberg, puis hier balade en forêt et dîner crêpes. 

 

        Nathalie était littéralement fascinée par cet homme si gentil, si correct et dont les anecdotes de la vie, bien loin de la sienne, la transportaient dans  d’autres sphères. Ses soirées, auparavant si mornes, étaient occupées dans le meilleur des cas à somnoler devant la télé, mais le plus souvent avec le fer à repasser à la main. Et maintenant, Nathalie partait en voyage chaque soir. Elle découvrait d’autres mondes, différentes façons de vivre, bercée, sans supplément de prix, par des mots tendres et chaleureux. Bien souvent, Nathalie se laissait aller elle aussi et mêlait des phrases amicales à des mots d’amour. De plus en plus, elle devenait possessive et attendait un retour à la chaleur de ses avances. En fait, n’était-elle pas là, bien décidée à pêcher l’âme sœur ?

 

        Christophe n’avait pas son pareil pour transporter ses interlocutrices dans des paysages de rêve, des milieux fascinants, des mondes comme ces femmes n’en avaient jamais rencontrés si ce n’était qu’au cinéma ou dans les revues people. Car Spiderman était bien connu sur le site Yahoo. Bon nombre de femmes en mal de fréquentations pour ne pas dire de rêve et de tendresse l’avaient croisé un soir de solitude. Il avait ce pouvoir de séduction qui envoûtait littéralement son auditoire féminin. Christophe allait de l’une à l’autre selon les heures de la nuit. Par la richesse de ses dialogues et l’intensité de ses mots sucrés. Il parvenait à les charmer tout en maintenant une certaine distance. Il ne se serait jamais aventuré à proposer un rendez-vous. Jamais au grand jamais il n’aurait succombé à la tentation. Et pour cause, la carapace, le bel habit doré se serait liquéfié en quelques minutes. D’ailleurs, c’est seulement en quelques secondes, au premier regard, que ses admiratrices, encore sous le charme de l’écriture et de l’image qu’elles s’étaient faite du bel hidalgo, se seraient senties trahies par un abus de mensonges soigneusement entretenus. En effet, Christophe avait besoin de cette Cour pour survivre et en aucun cas il n’aurait pris le risque de faire s’écrouler un édifice qu’il avait si patiemment construit. Il sélectionnait avec minutie ses proies en fonction d’un certain nombre de critères :

        -   la photo qu’il exigeait et qui était destinée à l’inspirer,

        -  l’âge qui devait être en rapport avec son personnage et les histoires qu’il racontait pour les faire rêver,

        -  la distance qui ne pouvait être que suffisamment éloignée afin de ne pas risquer une demande de rencontre.

        Christophe avait besoin d’être admiré et écouté, de sentir ces femmes subjuguées par sa classe, ses mots veloutés, et ses sous-entendus qui laissaient souvent planer l’ombre d’une rencontre possible à terme et une vie à deux pleine de richesses, d’aventures, d’amour partagé. Et il avait également cette faculté de glisser dès qu’un danger à se faire découvrir se présentait.

        Chacune de ses  amies secrètes, avait sa personnalité, son charme, sa motivation. Christophe, au fil des messages, des entretiens, des nuits passées à converser parvenait à tout savoir de ses interlocutrices, pour ne pas dire ses admiratrices, ses amoureuses. Il prenait même des notes sur chacune d’elles afin de donner l’impression de ne connaître qu’elle sur le bout des doigts. Il savait combien il était important pour une femme de prendre part à ses préoccupations, de s’intéresser à sa vie, à ses enfants. Il avait un don de manipulateur qui lui permettait d’arriver à ses fins avec une aisance incroyable et un charme digne des héros des meilleures séries américaines. C’est ainsi qu’il s’était forgé une réputation de séducteur et d’homme d’expérience auprès des femmes.

        Cependant, ne nous y trompons pas, Christophe, tout au long de sa carrière de séducteur virtuel, n’avait pas connu que des francs succès. Il avait même rencontré bon nombre de déboires avec des femmes perspicaces, et de grandes difficultés auprès de certaines amoureuses devenues possessives, pressées d’obtenir une entrevue à tout prix. Mais, tout compte fait, il s’était toujours sorti des situations délicates et le bilan qu’il pouvait tirer de ses expériences était à ses yeux très positif.

  

III

 

 

        Durant les nuits de cet automne-là, Christophe jonglait parfaitement avec ses rendez-vous virtuels. Il retrouvait Nathalie dès 22h, consultait sa montre pour ne pas être en retard avec sa seconde rencontre de la soirée, et il avait ensuite tout le loisir pour attendre le dernier rendez-vous aux aurores. Un emploi du temps minutieusement bien préparé, réglé telle une partition de Chopin.

        De retour chez lui, le séducteur mondain retrouvait ses charentaises, son journal, et son panier d’osier pour aller faire les courses en bon mari qu’il était. Parfois, il lui arrivait de sourire en se regardant dans le miroir du couloir. Il resongeait à l’acteur Noël-Noël, jouant le rôle d’un bon père de famille de jour, amoureux de ses orchidées, et héros de la résistance la nuit, dans un vieux film des années 50 « Le père tranquille ». Jamais personne de son quartier n’aurait imaginé la double vie de Christophe Tabussac. Personne, pas même sa femme qui menait, elle, une vie trépidante, et qui lui confiait la responsabilité des courses et la surveillance discrète des enfants.

 

        Valérie n’avait de passion, en fait, que pour son travail. La petite décoratrice d’intérieur qui, autrefois, prenait plaisir à conseiller ses clients dans le choix des tapisseries, meubles et tentures, s’était imposée chez l’architecte qui l’employait depuis plus de vingt ans, et celui-ci lui laissait la responsabilité de l’aménagement total de bon nombre de ses réalisations qu’il vendait clés en mains. D’allure sportive, grande, cheveux blonds reposant sur ses épaules, les yeux bleus, un maquillage discret, elle s’habillait la plupart du temps en tailleur. Sa démarche rapide et les positions qu’elle devait prendre pour surveiller les travaux l’avaient fait renoncer à porter des chaussures à talons qui lui allaient pourtant si bien.

        De nature gaie et expansive, elle n’avait plus guère de points communs avec son mari. Sa ferveur d’antan pour la danse s’était éteinte dès l’arrivée des enfants et le manque d’entrain de Christophe. Elle se passionnait maintenant pour les nouvelles tendances, les vernissages, les oeuvres des créateurs en vogue. Tout cela était bien loin des idées de son mari et c’est pourquoi, dire que celui-ci lui manquait en la laissant seule une grande partie de ses soirées serait une gageure. Avec le temps, Christophe et Valérie s’étaient éloignés quelque peu l’un de l’autre, et c’est par raison, sans doute aussi par habitude, qu’ils étaient restés ensemble. Il leur arrivait parfois de sortir avec des collègues et de passer une bonne soirée, mais les intérêts de l’un étaient très différents de ceux de l’autre. En fait, chacun avait sa vie, ses distractions. Ils se retrouvaient à l’appartement pour profiter encore un peu des enfants lorsqu’ils étaient là, sortaient assez souvent le dimanche au cinéma, et se donnaient quelques marques de tendresse généralement au petit matin lorsque Christophe entrait dans les draps et se frottait contre son épouse.

        Valérie n’avait pas besoin de nombreuses heures de sommeil. Aussi, avait-elle pris l’habitude de veiller tard, profitant du calme de l’appartement pour mettre en ordre les projets qu’elle avait entassés pêle-mêle dans sa tête tout au long de la journée, dérangée fréquemment à son bureau par les nombreux appels téléphoniques et les briefings avec son patron. Souvent, dans la douceur de la nuit, elle sortait ses carnets de croquis et esquissait ses idées. Présentement, elle travaillait pour l’aménagement d’un hôtel à Dubaï. C’était la première fois qu’elle était confrontée à concevoir des espaces à l’intérieur d’une tour de verre.

        Valérie avait prêté son ordinateur portable durant un temps à Christophe, mais un jour, alors qu’elle s’apprêtait à taper une lettre, son regard était tombé sur un courrier bloqué dans la messagerie. Un message écrit par un certain Spiderman à une dénommée Glycine69 et qui pouvait prêter à confusion. Elle avait naturellement demandé une explication à Christophe qui s’était emmêlé dans une justification de chat survenu pratiquement par hasard. Depuis ils n’en avaient pas reparlé mais Valérie était la seule à utiliser l’ordinateur.

 

        23h30 allait s’afficher à l’écran. Christophe venait de terminer son casse-croûte, composé ce soir d’une tranche de rôti entre deux tartines de pain, d’un yaourt à l’ananas et d’une pomme de son jardin. Il venait d’ouvrir une cannette de coca lorsque la fenêtre Yahoo s’imposa au-dessus des autres pages de sites.

        -  Hello Spiderman !

        -  Bonsoir Princess17. Toujours précise. Es-tu dans le brouillard toi aussi ?

        Cela ne faisait que quelques mois que Christophe correspondait avec cette princesse de Charente maritime, son département à lui. Maintes et maintes fois il avait eu envie de mettre un terme à cette relation qui, à son goût, était beaucoup trop risquée, Rochefort n’étant en effet qu’à une quarantaine de kilomètres de La Rochelle. Le danger que Béatrice lui demande un jour de le rencontrer planait au-dessus de sa tête. Comment refuserait-il ? Quelle excuse devrait-il trouver pour se sortir élégamment d’un tel piège ? D’autant plus que cette femme, par la richesse des mots qu’elle utilisait, son humour, et sa façon de vivre lui plaisait terriblement. Christophe n’avait pas accepté que Béatrice lui adresse sa photo car il aurait été contraint d’en faire de même. Cette condition du respect mutuel de l’anonymat à laquelle venait s’ajouter la promesse de ne jamais essayer de se rencontrer faisaient parti d’un pacte qu’ils avaient décidé ensemble.

 

        Pour la première fois, Spiderman l’invincible s’était mis à rêver. Princess17 s’était présentée à lui comme une grande femme aux cheveux bruns coupés au carré, les yeux verts, une bouche assez large, une démarche sportive. Christophe avait traduit cette description par une femme type mannequin, l’œil pétillant, un petit air coquin qui suscitait le désir et l’envie de la connaître davantage.

        Ces dernières semaines, l’un comme l’autre avaient ressenti quelque chose de nouveau, une attirance réciproque qu’ils s’étaient avoués. Spiderman poursuivait son numéro d’homme du monde, mais il se devait de faire très attention. De son côté, Béatrice, bien que ne fréquentant pas les endroits de prédilection de son hidalgo, connaissait parfaitement la région, s’intéressait aux bonnes tables et était souvent invitée dans les endroits branchés. Il s’agissait alors pour Christophe de jouer serré et de ne pas en faire trop. Heureusement, et c’est la raison pour laquelle il s’était décidé de poursuivre l’aventure, Béatrice était mariée. Il pensait que le risque de la voir débarquer un beau matin était exclu. Et puis, elle était si mignonne, si causante, si pleine de vie, pourquoi rompre une telle idylle ? Il suffisait juste de limiter les risques.

        -  J’ai beaucoup pensé à toi aujourd’hui, Princess. J’attendais notre rv avec impatience.

        -  Il en était de même pour moi. Sur le terrain de golf, j’ai fréquenté un certain nombre d’hommes qui avaient de la conversation, mais aucun n’avoisinait ta classe. Je me sens si bien avec toi. 

 

        Comment, à son tour, et pour la première fois, Christophe ne pouvait-il pas être fasciné par cette femme intéressante à bien des égards ? Enfin il dialoguait avec une admiratrice à la hauteur de Spiderman : Très classe, selon ce qu’il avait compris, fréquentant le milieu huppé de Rochefort, se délectant de cuisine de grands chefs,  se montrant dans les cocktails au bras de son mari médecin. Vraiment la correspondante idéale pour vivre avec elle une aventure des mille et une nuits. Et d’un autre côté, Christophe était sur ses gardes, assez mal à l’aise, une erreur dans ses propos, une faute de langage technique et Spiderman pouvait se retrouver démasqué, sans avoir la possibilité de se défendre. Une seule issue, refermer la fenêtre, mais adieu soirées mondaines et chaudes conversations lors de nuits sans fin à l’intérieur de la guérite des Chantiers de La Pallice.

        -  Qu’as-tu fait aujourd’hui ? l’interrogea-t il

        -  Ah ! comme il y a un vide-grenier tout près de chez moi le week-end prochain, en faveur des orphelins de la ville, je suis allée porter mes vieux vêtements. J’ai rencontré une amie d’enfance et nous avons pris un thé avant de faire quelques courses. Mais la pluie nous a surprises.

        -  Moi je n’ai pas bougé. Un certain nombre de coups de fil le matin, et depuis, je suis sur mon roman.

        -  Es-tu satisfait de toi ? Ca avance ?

        - Oui bien sûr, mais aujourd’hui je butais sur un problème et j’ai eu quelques difficultés à trouver une issue logique.

        Christophe se disait romancier. Cette profession artistique lui permettait de susciter le mystère et, en même temps d’écarter le risque d’un contrôle téléphonique chez un employeur éventuel. Un soir, il était tombé sur un site internet qui proposait des extraits de romans à l’eau de rose. Une aubaine. Il recopiait régulièrement quelques phrases d’auteurs inconnus sinon à des lecteurs de romans de gare, et il les plaçait de ci-de-là dans les conversations avec ses correspondantes. Lui-même s’identifiait souvent à son héros imaginaire et cela lui donnait des ailes.

        -  Et ton personnage principal, va-t-il s’en sortir ? reprit Béatrice.

        - Il est invincible, tu le sais bien. Et puis, c’est un macho romantique, il retourne toujours les pires situations à son avantage. On l’aime tel qu’il est. Les femmes sont folles de lui, alors comment pourrait-il ne pas se sortir des situations scabreuses dans lesquelles je l’investis ? 

 

        Béatrice était sa plus fervente admiratrice. Heureusement pour Christophe, il connaissait les goûts littéraires de son amie, son penchant à l’égard des grands auteurs, les lauréats du Goncourt ou du Renaudot, et ainsi il était tranquille. Aucun risque que son amie aille fouiner à la bibliothèque du cœur.

        - J’espère pouvoir lire ce roman bientôt. Tu m’en parles si souvent, et puis, tu as commencé à l’écrire pratiquement en même temps que nous nous sommes rencontrés. C’est un signe, non ? Je suis sûre de t’avoir un peu influencé.

        -  Tu as raison, je me sens si bien depuis que nous nous connaissons que les idées me viennent presque toutes seules.

        -  Aurai-je le privilège de le lire la première ?

        - Heu, oui… Je t’adresserai le manuscrit. D’autant plus que mon éditeur est  toujours très lent pour l’impression et on ne peut trouver mes romans dans les kiosques que bon nombre de mois plus tard.

        - J’ai hâte de te lire… 

 

        Christophe pouvait avoir l’esprit serein, le roman en question était précieusement rangé au fond d’un dossier de son ordinateur et il n’aurait qu’à le sortir et cliquer dessus au moment adéquat. Mais il devait faire durer l’attente. D’une part parce qu’un roman ne s’écrit pas en deux jours, bon nombre d’écrivains n’en produisent  qu’un seul par an, et puis, que pourrait-il encore trouver dès lors, comme hobby ? Devrait-t-il réfléchir à un autre roman ? à une nouvelle occupation ? Non, pour l’instant il se devait de poursuivre l’écriture.

        -  Demain, je dois aller à la Préfecture de La Rochelle, annonça-t-elle. Ne… pourrions-nous pas… prendre un café ensemble ?

        -  Princess, ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais, n’oublie pas nos conventions, nous nous sommes promis de nous fréquenter douze mois avant d’envisager un premier rendez-vous… Nous devons encore progresser dans notre relation.

 

        Voilà plusieurs fois que Béatrice émettait le désir de le rencontrer. Comment trouver ce besoin anormal ? Elle ressentait une profonde amitié pour cet homme qui la comprenait, qui partageait ses idées et avec lequel elle entretenait une complicité de plus en plus intime. Et Christophe, pour la première fois, se sentait irrémédiablement attiré. Maintenant, dans la journée, il se surprenait à penser à sa  princesse et c’est, en fait, elle qui lui manquait le plus, qu’il avait hâte de retrouver le soir. Au fil des semaines, il ressentait une profonde attirance, un désir intense de la connaître davantage. Mais, comment découvrir véritablement cette femme qui le fascinait si ce n’était, au bout du compte, la rencontrer vraiment ?

  

IV

 

 

        Viens-tu au match samedi ? Christophe sursauta. Perdu dans ses pensées depuis son « chat » avec Béatrice, il n’avait pas vu le temps passer et il regrettait presque la réponse qu’il avait dû faire. Bien sûr, il avait été décidé une fois pour toutes qu’aucun contact visuel ne serait envisagé, que cette relation était purement virtuelle et qu’il ne s’agissait que d’une correspondance, mais, il redoutait maintenant l’avenir immédiat. L’envie de la connaître en chair et en os le tenaillait chaque jour davantage.

        Pour Béatrice c’était différent. Elle n’était pas libre maritalement, mais très disponible envers ses occupations personnelles. Un saut en voiture et elle pourrait connaître de visu son ami. L’image que l’on se fait d’un correspondant peut être si différente de la réalité… Elle ne croyait pas si bien dire. Christophe était tellement à l’encontre, dans sa vie de tous les jours, de l’image qu’il se donnait sur Internet. Pour ses occupations, son mode d’existence, mais également physiquement. Comment réagirait-elle si un jour elle venait à le rencontrer et s’apercevrait que Spiderman n’existait, en fait, que virtuellement ? Que l’homme qui se trouvait en face d’elle n’avait aucun point commun avec le correspondant de ses nuits ? Et puis, mais non, Christophe préférait ne pas y penser. Comment, si Béatrice se faisait davantage pressante, encore plus amoureuse et s’ils se retrouvaient dans l’intimité, pourrait-il cacher le terrible secret ignoré de tous excepté de sa femme?

 

        Gérald était à mille lieues de se douter à quoi pouvait penser son ami. Il venait boire le café entre deux rondes, se réchauffer autant l’estomac que les épaules nullement épargnées par la pluie qui n’avait pas cessé de tomber. Rando, son chien, un berger allemand pure race, s’était abrité sous l’auvent du poste de garde tandis que son maître se frottait les mains pour se les dégourdir.

        - Oui, on ira ensemble si tu veux, avait répondu Christophe, ne laissant paraître aucun trouble devant son interlocuteur. Ils ont remanié une bonne partie de l’équipe, d’après ce que je me suis laissé dire.

        - Tu m’offres un petit caoua ? Avec ce temps de chien, on est gelé. Vivement l’été !

        - Ah ça, c’est pas pour demain, répliqua Christophe, un sourire au coin des lèvres, tendant un gobelet de café bien chaud.

        -  Il te reste encore des congés ?

        -  Oui quelques jours que je prendrai entre Noël et le premier de l’an. 

        La conversation s’interrompit là, Christophe qui n’avait pas quitté l’écran de l’ordinateur des yeux, venait de remarquer une fenêtre qui clignotait.

        -  Excuse-moi, reprit-il, j’ai un travail à terminer. Bonne fin de nuit, si on ne se revoit pas.

        -  Ciao, et merci. Bye ! 

        Christophe attendit de voir repartir son ami, tiré par Rando, affamé semblait-il,  pour cliquer sur la fenêtre virtuelle.

        -  Coucou l’écrivain ! ça pond?

        Aux environs de 3h, ce ne pouvait être qu’Isabelle qui pointait son nez. Comme Christophe, elle travaillait de nuit. Réceptionniste dans un grand hôtel deux étoiles de Quimper. C’était le moment où, généralement, il n’y avait plus d’arrivées. Et puis, à une heure aussi avancée de la nuit, ce ne seraient que des gens qui avaient fait la fête ou bien encore des hommes, aussi discrets que possible, au bras d’une jolie blonde.

        - Bisou Veloure, oui, comme tu le sais, à cette heure-ci je suis en pleine forme. Généralement les héros sont fatigués, moi j’ai le cerveau en ébullition. Le meilleur moment pour écrire une scène torride.

        -  Raconte, raconte ! Fais-moi rêver avant que j’aille à la rencontre de ma triste réalité.

        Mariée à un chef de criée, Isabelle ne connaissait l’amour qu’au travers de « Voici » et « Gala » . Elle avait rencontré son mari un soir de bal à Locronan. Elle s’était retrouvée enceinte à dix-neuf ans et n’avait découvert la vie qui lui aurait convenu qu’à travers les anecdotes de ses clients esseulés qui s’épanchaient à son comptoir. Elle, qui aurait tant aimé connaître la tendresse, son mari ne lui faisait l’amour qu’à la sauvette entre le pastis de 19h et le moment où elle devait monter sur son scooter pour partir à son travail. Elle avait l’impression de s’envoyer en l’air entre les cagettes de sardines, comme elle disait.

        Alors, retrouver Spiderman, quelle aubaine, quelle aventure ! Lui seul savait la faire rêver. Elle l’imaginait dans son bureau au milieu de la nuit, en bras de chemise, col ouvert, devant son clavier. La cigarette à la bouche, la cendre tombant régulièrement à l’écart d’un cendrier trop rempli, la paupière légèrement close en raison de l’heure tardive et des pensées en ébullition dans son cerveau. Une image à la Humphrey Bogart en quelque sorte.

        -  Allez , lis-moi ce que tu viens d’écrire. S’il te plaît, s’il te plaît...

        - « En fait, Thierry ne sut jamais lequel des deux avait gommé la distance entre eux, mais soudain leurs bouches s’effleurèrent. Il crut qu’un séisme venait d’ébranler le sol avant que tout ne s’efface de son esprit. Il n’y eut plus que ses mains, qui incendiaient sa peau en remontant du bas de sa nuque jusqu’à ses cheveux, que ses dents qui lui mordillaient la lèvre, que sa langue qui flirtait avec la sienne. Il avait tant rêvé de son goût, mais il était différent, nettement plus doux qu’il ne l’avait imaginé... »

        -  Epatant, épatant ! l’interrompit Veloure. Formidable ! Spider, tu es un génie, mon génie. Hmmmm  comme j’aime ces moments passés avec toi. Jure-moi de ne jamais cesser notre relation. Tu sais combien tu comptes pour moi, dis-moi que tu ne me quitteras jamais.

        -  Jamais, je te le promets. Tu es mon soleil de la nuit, l’inspiratrice de mes fantasmes. 

        Isabelle s’accrochait à lui comme on serre un parapluie sous une averse. Bien sûr, elle savait qu’elle ne quitterait jamais son chef de criée, mais sa vie avait repris un sens dès le premier jour où Veloure_29 avait rencontré son romancier. Elle avait recouvré le goût à la vie, à rire, et même à faire l’amour car, dans ses pensées, c’était Spiderman qui lui donnait le plaisir. Elle se sentait si proche de lui qu’une nuit elle lui avait envoyé des photos très très déshabillées. Christophe en avait été tellement retourné et excité qu’il lui avait fait l’amour virtuellement. Depuis, elle était persuadée que Spiderman ne vivait que pour elle. Mais ne vivait-il vraiment que pour elle ? Aux aurores, oui, sans doute. Peut-être.

 

        Glycine69, Princess17, Veloure_29, Trois pseudos de Yahoo qui ne se connaissaient pas, s’ignoraient, et n’avaient de commun que le cœur de trois femmes en ébullition pour un seul homme. Chaque nuit, Spiderman les faisait vibrer tour à tour. Leur cœur s’emballait à la lecture des mêmes phrases de rêve, des mêmes mots percutants, judicieusement choisis pour faire monter l’adrénaline. Christophe jouait avec le cœur de ces femmes en manque d’amour, et de sentir leur présence constante, leur impatience à le retrouver, leurs désirs sexuels à peine voilés, procuraient chez lui une sensation euphorisante mêlée d’orgueil et d’un sentiment de fierté du devoir accompli.

 

        Rentré chez lui, après avoir gravi les deux étages, s’être déshabillé et glissé sous les draps, c’est à ce moment-là que Christophe savourait le mieux les bienfaits de sa nuit. Avoir comblé trois femmes pour des motivations différentes le rendait heureux et en même temps le rassurait dans sa vie de tous les jours. Il aurait eu à cet instant envie d’arracher Valérie à son sommeil et de lui faire l’amour. Mais il ne pouvait qu’appuyer son ventre contre les fesses de sa femme.

 

 V

 

 

         L’hiver s’était écoulé. Les mouettes de La Rochelle suivaient toujours les bateaux qui entraient au port, avec l’espoir de récupérer quelques poissons rejetés à la mer. Christophe recommençait à aller au jardin, il était temps de débuter les semis. L’équipe de football des Chantiers de La Pallice était bien partie pour gravir un nouvel échelon. En fait, la vie continuait.

        La vie continuait paisiblement jusqu’au jour, ou plutôt la nuit, lorsque Christophe reçut un e-mail vers les 4h :

        «   Spiderman,

        J’ai hésité longtemps avant de t’écrire ces quelques mots, mais vois-tu, contrairement à toi je ne suis ni lâche, ni menteuse. Tu as devant toi le dernier  message de ta conquête de Quimper. Mon pauvre Spiderman, comme tu dois être malheureux pour consacrer ainsi tes soirées à bluffer des femmes qui avaient confiance en toi. Quel plaisir peux-tu retirer à te moquer d’elles en leur racontant des mensonges ? «  Tu es ma lumière de la nuit, l’étincelle qui me fait vibrer, la femme que j’aurais voulu rencontrer… » A quoi joues-tu ? Qu’espères-tu ? Qu’est-ce qui te fait jouir ? Le plaisir de sentir des femmes qui t’écoutent, qui t’admirent, qui  rêvent de te connaître en réel, ou bien, tout simplement, te gargarises-tu de tes propres paroles ? Dis-le moi. J’ai besoin de savoir.

        Vois-tu, tu es tellement pris dans tes fantasmes que tu ne sais même plus où tu en es. Je viens de te découvrir tel que tu es vraiment. Cendrillon  a fini par se réveiller et sais-tu au moins pourquoi ? Perdu dans tes rêves, tu ne parviens même pas à maîtriser tes pensées. Tes doigts ne se contrôlent plus. Tu écris machinalement n’importe quoi ou plutôt non, ton esprit est tellement loin du réel que tu ne parviens plus à maintenir tes pulsions. Tes paroles, tes citations, tes phrases d’écrivain, je viens de découvrir qu’elles ne m’étaient même pas destinées. Elles font partie de ton fantasme et tu les susurres à qui veut bien les écouter.

        Sans doute ai-je été trop naïve, oh oui, je le reconnais. Je me suis laissée berner par un beau parleur en mal d’excitation et entraînée par des phrases qui, je le croyais, m’étaient destinées, mais tu dispenses ces belles tirades, ces mots d’amour, à qui veut bien les entendre. Et si tu m’as endormie au fil des mois, tout au long de tes mp quotidiens, maintenant je suis bien réveillée et je vois clair dans ton jeu. Mon Dieu, comment ai-je pu être aussi naïve ?

        Sans ta maladresse à avoir confondu un pseudo par un autre, je serais encore là ce soir à t’espérer, à écouter des mots qui m’auraient fait trembler, à croire que ces jolies phrases avaient été écrites pour moi et que tu étais amoureux de ta petite Quimpéroise comme tu disais. C’est fini, je ne t’attendrai plus. Oh, je sais, tu n’en as que faire de moi, tu ne te soucies pas si tu m’as blessée. Repars sur le Net, tu trouveras d’autres proies faciles, des femmes niaises qui, à leur tour, s’émerveilleront à te lire. Mais, le sais-tu, un jour, c’est peut-être toi qui sera malheureux, qui te laissera prendre par une femme qui elle aussi aura voulu jouer. Fais attention, la chance peut tourner.

Mais, me demanderas-tu, comment as-tu fait pour savoir ? Je pourrais te répondre : je sais, c’est tout, et te laisser avec tes suppositions. Mais moi je suis franche et je vais te le dire. C’est Glycine69 qui m’a informée. Je l’en remercie. Surpris n’est-ce pas ?

        Tu ne t’es même pas rendu compte qu’hier soir, alors que je t’avais prévenu la veille que je ne pourrais pas être présente à notre rendez-vous,  tu m’as écrit un e-mail, passionné comme toujours, mais, par inadvertance, tu l’as envoyé à l’adresse de Glycine 69… Tu ne t’en es même pas aperçu, tant tu patauges dans tes fantasmes de l’une à l’autre. C’est elle qui m’a prévenue. Il lui a été facile de retrouver l’adresse deVeloure_29 sur Yahoo, et c’est, très en colère, déçue et déprimée qu’elle m’a écrit. Elle m’a informée que les belles phrases que tu m’écrivais, elle les avait déjà reçues, à peine modifiées. Rassure-toi, elle ne te fera aucun reproche car elle a décidé de cesser de se manifester. Tu l’écœures et tu n’entendras plus parler d’elle. Ton adresse Yahoo, elle l’a bloquée afin de ne jamais plus rien recevoir de toi.

         Tu es un minable Spiderman, et je souhaite qu’un jour la chance tourne car tu mérites d’être puni. Surtout ne me réponds pas, car, comme Glycine, je vais bloquer ton adresse dès l’envoi de cet e-mail. J’aurais aimé des réponses, mais à la réflexion, elles ne m’intéressent plus.

         Combien tu dois être malheureux pour agir de la sorte, et, au fond de moi, je te plains. Adieu,

                                                                                              Veloure »

 

        Christophe, tel un zombie, referma l’e-mail. Il était k.o. debout. Soudainement, en l’espace de quelques secondes, il venait de prendre un coup de poing en plein estomac et de sentir le sol s’écouler sous ses pieds. Réalisait-il vraiment ? Il avait perdu ses deux plus fidèles admiratrices. Celles qu’il côtoyait chaque nuit, avec qui il prenait tant plaisir à raconter sa vie imaginaire, à reproduire les passages chauds de ses soi-disant romans, et qui lui témoignaient une gratitude dont il pensait ne jamais pouvoir se passer. En quelques heures, toute la vie de Spiderman s’effondrait. Ah elles avaient du en écrire sur lui, les deux internautes ! Peut-être même, sous le coup de la colère, s’étaient-elles montré leurs messages… Oui, sûrement. Christophe sentait ses joues s’enflammer.

 

        Très vite pourtant, il se reprit. Bien sûr, il perdait ses deux égéries, et avec elles le plaisir d’heures inoubliables à l’intérieur de sa cage sans vie. Il tirait un trait sur des moments d’excitation qu’il ne retrouverait jamais. Connaîtrait-il encore cette satisfaction sans bornes à être reconnu, admiré, adulé ? Mais bon, le Net est grand. Une de perdue, dix de retrouvées, et Yahoo avait dans son sac des centaines de femmes en mal d’aventure et de mots doux. Et puis, il y avait Princess, c’est d’elle dont il était en fait amoureux. Les autres, bof, c’était pour passer le temps. Ce n’était pas grave. Personne de Yahoo ne connaissait Christophe Tabussac. Pourquoi se faire du souci. La vie continuait.

 
 

VI

 

 

          Les tomates et les courgettes étaient belles. Même les artichauts semblaient plus gros que les années précédentes. Le soleil avait succédé à la pluie et Christophe était satisfait des résultats de ses efforts au jardin. Chaque fin d’après-midi, il revenait avec un cageot rempli de légumes qu’il préparait pour le dîner. Valérie était toute heureuse de cuisiner des produits sains qui la changeaient de ce qu’elle pouvait grignoter à midi, au petit restaurant sous le cabinet d’architecte. Même Julien, pourtant pas particulièrement intéressé par le jardinage, ne tarissait pas d’éloges sur les dons de son père dès que l’occasion se présentait. Pauvre Julien, il n’avait pas toutes les cartes en mains et, comme tous, ne connaissait de son père que la partie apparente de l’iceberg.

 

        Valérie travaillait beaucoup et elle devait bientôt prendre une décision. Son patron, très satisfait par ses qualités et les résultats obtenus auprès des clients, venait de lui proposer de s’impliquer encore davantage dans l’entreprise en devenant associée. Bien sûr, elle lui avait répondu qu’elle ne disposait pas de capitaux suffisants pour être décisionnaire de façon déterminante, mais elle aurait néanmoins son mot à dire. La proposition demandait à être étudiée. Julien n’avait pas d’avis sur la question, l’approche de ses examens l’absorbait beaucoup trop. Sa sœur, par contre encourageait Valérie à répondre positivement. Quant à Christophe, son enthousiasme était mitigé.

        Naturellement, il aurait été fier de la réussite de sa femme, mais d’un autre côté il craignait que son travail à la maison ne soit encore plus absorbant qu’auparavant. Et puis, surtout, en bon macho qu’il était, il se sentirait  davantage déprimé face au succès de son épouse, lui pensionné par l’Etat pour handicap et petit veilleur de nuit aux Chantiers de La Pallice.

 

        Les dîners et les week-ends devenaient chaque fois plus tendus et silencieux. Tous semblaient très absorbés par leurs occupations et les conversations se raréfiaient. Les silences, au fil des années, avaient succédé aux rires d’antan. Chacun était entré dans un mutisme sans doute bien difficile à expliquer sinon à l’imputer à l’usure du temps et à l’éloignement des passions communes. Valérie ne pensait qu’à son travail et Christophe à la femme qu’il continuait de courtiser en homme du monde.

        Allait-on prendre des vacances ? Les enfants avaient un programme chargé avec les copains, mais eux deux, l’un comme l’autre, n’avaient encore aucun projet. Partir ensemble ? L’enthousiasme n’était plus au rendez-vous depuis longtemps. Valérie était bien trop occupée avec l’aménagement de la tour de Dubaï et Christophe ne savait pas encore si sa princesse partirait. Quant au jardin, qui l’arroserait ?



 

Cher lecteur, le manque de place disponible nous a empêché de publier l'intégralité du roman. Vous pourrez en lire la suite, gratuitement, à l'adresse suivante: http://richard-moisan.blogspot.com/2008/07/mli-mlo-virtuel.html
 Bonne lecture!

Publié dans : Romans
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