I

          Ah, cette informatique ! On lui avait pourtant dit et répété que rien ne valait une bonne vieille machine à écrire, mais il savait aussi que la correspondance à papa était d’une autre époque. Et puis, comment tenir les fiches clients à jour si on ne pouvait pas se payer les services de tout un secrétariat ? Xavier s’était donc lancé dans l’investissement d’un système informatique et, régulièrement, il venait à Avignon pour se le faire réparer. Autrefois, les maths lui causaient de gros problèmes, maintenant c’était Windows… Mais bon, il avait économisé le coût d’une secrétaire supplémentaire. Suzanne, l’ancienne collaboratrice de son père lui était fidèle depuis longtemps. Tant bien que mal, elle s’était mise à l’ordinateur.

 

        Xavier avait donc apporté le PC à son réparateur et il disposait de plusieurs heures avant de retourner le chercher. Quand il venait à Avignon, s’il n’avait pas à plaider, il en profitait pour effectuer ses grands achats car, à St Rémy, certains commerçants lui faisaient défaut. Il n’allait pas attendre le lendemain pour adresser ses e-mails urgents. En qualité d’avocat, il avait appris que le courrier était de plus en plus important et toujours urgent. Il entra chez  « @venir 84 », un point d’accès public à Internet.

 

        Dans la grande salle, silencieuse telle une bibliothèque universitaire, il chercha un PC disponible. Beaucoup de monde, en effet, assis devant les claviers disposés sur les tables qui formaient un cercle. Il sortit la clé USB de sa poche et se pencha vers l’arrière de l’unité centrale. Surprise ! Il y en avait déjà une de fixée. Xavier la retira, introduisit la sienne et reposa sur la table la clé probablement oubliée. En quelques minutes, il avait envoyé ses différents courriers. Il s’apprêtait à se lever et repartir lorsque ses yeux tombèrent de nouveau sur la clé inconnue. La curiosité était trop forte, personne n’avait levé le nez de son écran, il réintroduisit la clé. Un certain nombre de fichiers apparurent. Des icônes Excel, probablement comptables, d’autres de Word. Il en ouvrit quelques unes et jeta un coup d’œil rapide. Une lettre de remerciement, un courrier adressé à un entrepreneur, une note concernant un projet d’urbanisme. Toutes émanaient de la même personne : Jérôme Orsoni, agent immobilier à Eygalières. Il le connaissait de nom et l’avait aperçu plusieurs fois. Il avait été maire de la petite localité. Tiens donc… Il y avait aussi la copie d’un e-mail envoyé que Xavier ouvrit, toujours par curiosité. Il réajusta ses lunettes et, d’instinct, s’approcha de l’écran. L’e-mail était vierge à part une série de lettres :

 

        BJPIZ OKSON PGVER YATOW  IMREN  OKDTE  GTAIH  EKBIN  GNOZA  UVOPQ  YZINH  DEMEX  XULOC  GCOTB  UVIZM  AKSTU  DPIER  OCYAL  FNUAB  GUREIV  ZQINI

 

        De plus, un certain nombre de fichiers Word figuraient en pièces jointes. Des noms grecs. Curieux. Il cliqua avec sa souris sur le premier. Il était vierge… Totalement. Il en ouvrit un second : idem. Vraiment bizarre tout ça, se dit Xavier. Pour être perplexe, il l’était. En quelques secondes, il prit la décision de sauvegarder le contenu de la clé. Il créa un dossier : ORSONI, le plaça sur le bureau du PC, puis le transféra sur sa clé USB personnelle. Ce n’était pas très élégant, même impoli, mais sa curiosité était piquée à vif. Il allait réfléchir à ce message. Cette fois, Xavier se leva et se dirigea vers le comptoir pour régler la prestation.

        -   Ah dites donc, je pense que quelqu’un a oublié cette clé…

        -  Merci. Oh, la personne qui l’a laissée là reviendra. Elle n’a pas dû l’utiliser dans beaucoup d’endroits.

 

        Il faisait chaud sur la route de St Rémy. Depuis plusieurs jours le mistral ne soufflait pas et la chaleur était devenue accablante. Xavier songea qu’il lui fallait absolument faire recharger sa clim. Le ciel virait au rouge lorsqu’il descendit son ordinateur pour le réinstaller. Les hirondelles volaient bien haut, il n’y aurait pas d’orage.

 

        Xavier vivait seul à la périphérie du petit bourg. Il avait fait restaurer un mas au décès de son épouse et c’est dans une nouvelle aile qu’était installé son bureau. Il déjeunait le plus souvent à la terrasse d’une brasserie de St Rémy en lisant les nouvelles et cuisinait quelque peu au moment du dîner. C’est ainsi qu’il faisait le vide avec ses problèmes. Ce soir là, Xavier n’avait qu’une envie : regarder de plus près le dossier informatique « ORSONI ».

 

        Il s’assit à son bureau qui avait été une desserte de cuisine de ferme. On pouvait encore y voir sur le côté une planche tirée, dépassant du meuble : une planche à découper les volailles. Les derniers rayons du soleil traversaient les petits carreaux de la vitre et s’étiraient sur les tommettes. Xavier recommença les mêmes manœuvres que l’après-midi, ouvrant, refermant les fichiers qui s’étalaient sur l’écran. Que pouvaient bien signifier ces chiffres disposés par groupes de cinq ? Nul doute qu’il s’agissait là d’une clé. Une clé pour ouvrir un logiciel ? Xavier se souvenait qu’il avait dû en utiliser une du même genre lorsqu’il avait installé son ordinateur pour la première fois. Possible. Mais pourquoi ces fichiers Word vides ? Xavier se rendit compte qu’il était en train de se ronger très sérieusement un ongle. Il avait pris cette mauvaise habitude depuis qu’il avait cessé de fumer. Il se leva et ouvrit le placard où il rangeait ses accessoires informatiques. Il retrouva le CD d’installation Windows et lut l’étiquette : DE-0JW763-41351-73J-4298. Cette clé était constituée d’un mélange de chiffres et de lettres alors que le message, lui, ne comportait que des lettres disposées par groupes. Pourquoi, également joindre 23 fichiers vides ? Car un à un, il les avait ouverts et alignés les uns à côté des autres. Xavier remarqua qu’ils portaient des noms de sites, de dieux et de monuments grecs : Niké, Acropole, Ségeste, Zeus, Poséidon, Amphitrite, Eole, Métis, Apollon, Léto, Érechthéion, Dionysos, Delphes, Daphni, Agora, Parthénon, Olympiéion, Paros, Pronaia, Osios, Agamemnon, Epidaure, Esculape. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ?

        Il ouvrit le fichier Excel et constata, à sa lecture, qu’il avait eu raison : il s’agissait bien d’un tableau d’immobilisations. Y figuraient des immeubles, des terrains, des liquidités sur certains comptes, bref, rien de surprenant.

        De nouveau, il ouvrit l’e-mail. Il était destiné à un certain Bruno Glorian de Lyon. Il vérifia sur l’annuaire informatique, mais ce nom ne figurait pas.

 

        La nuit fut longue….

       Une chose était sûre, ce message n’avait rien à voir avec un courrier immobilier. Quoi que… Xavier avait bien entendu parler de certaines copropriétés qui donnaient des noms du même type aux différents immeubles qui la composaient. Cette hypothèse n’était pas à écarter. Et les fichiers étaient prêts à être remplis. Possible.

        Lorsque le jour apparut entre les lames des stores, Xavier se mit à penser que son premier rendez-vous était à 9h et qu’il était temps de se préparer. Il ouvrit grand les fenêtres. Une bonne odeur de terre et d’herbes fraîches lui remit les idées en place et le ramena à la réalité.

 

 
II

  

        Xavier avait mal vécu le décès de son épouse. D’autant plus que c’est lui qui conduisait lorsque l’accident s’était produit. Bien sûr, il n’avait rien à se reprocher, un rocher était tombé sur la voiture alors qu’ils revenaient d’Aix-en-Provence par un temps pourri et sous une pluie diluvienne. Ils ne s’étaient rendu compte de rien, la voiture, sous l’effet du choc, avait quitté la route et dévalé un ravin. Mais Isabelle était morte sur le coup. C’est lui, également, qui n’avait pas voulu d’enfant. De ce fait, il s’était retrouvé seul et avait noyé son chagrin dans le travail. La solitude lui pesait de temps en temps et il hésitait à adopter un chien. Parfois, le dimanche, il visitait un chenil mais ne parvenait jamais à se décider.

 

        Ses quarante ans étaient maintenant dépassés et Xavier s’accommodait de son isolement. Souvent invité chez des collègues du barreau, il prenait plaisir, les soirs d’été, à participer à de vastes tablées entre amis. Grand, brun, bel homme à la fine moustache, il avait l’allure sportive sans pour autant pratiquer un sport en particulier. Certains lui trouvaient un air de ressemblance avec Errol Flynn ou Antonio Banderas. Son sourire, peut-être. Il adorait, en hiver déposer une bûche sur les chenets de la cheminée et s’installer confortablement dans son vieux fauteuil en cuir, un bon polar entre les mains.

 

       17h venaient de sonner au carillon de sa pendule comtoise. Plusieurs entretiens s’étaient succédés, le dossier de l’affaire Buccoli était parfaitement ficelé et sa plaidoirie de mercredi prochain bien en tête. Suzanne pourrait maintenant reclasser les différents courriers dans les dossiers et Xavier avait l’esprit tranquille. A plusieurs reprises, il s’était surpris à repenser à son fameux e-mail. L’après-midi n’était pas terminé, pourquoi ne pas aller jeter un œil du côté d’Eygalières ? A la périphérie de la petite ville, sa propriété était précisément sur la bonne route.

 

        Sans être grand amateur de vitesse, Xavier prenait plaisir à faire ronfler le moteur de sa Porsche sur la petite route qui serpentait entre les différentes collines calcaires. Il connaissait bien les Alpilles et s’enthousiasmait toujours autant devant ce paysage unique constitué d’oliviers, de pins, de vignes et de genêts. Xavier ne se lassait jamais du panorama qui apparaissait dès lors qu’il se trouvait sur la butte, au ras des Baux, avant de redescendre au milieu des oliveraies argentées et des vignes du Mas de la Dame.

        Il appréciait beaucoup le village d’Eygalières. Autrefois, alors qu’il était étudiant, il allait travailler au pressoir à huile pour gagner son argent de poche. Des bons souvenirs. Il se remémorait ses premières amours avec Béa, la fille du moulin du Calanquet. Par contre, reprendre le vélo et gravir la côte interminable pour retourner à St Rémy lui laissait un goût amer et la sensation d’un blocage au niveau des mollets. Il gara sa voiture et s’assit à la terrasse du Bar du Progrès qui n’avait pas changé. Sa salle bien trop grande et son sol cimenté, parsemé de tables vieillottes dont le service à condiments était parfaitement disposé au centre. Un petit restaurant d’ouvriers qui affichait complet à l’heure du déjeuner.

        Xavier avança la tête dans l’encadrement des portes battantes :

        -   Une pression, s’il vous plaît !

        Comme il faisait bon à l’ombre, à se laisser bercer par un léger souffle d’air frais. Xavier avait abandonné sa veste dans la voiture et quitté la cravate. Il regarda la belle couleur dorée de la bière fraîche dont les bulles remontaient inlassablement et se mêlaient à la mousse. Il saisit le verre embué, le porta à sa bouche, ferma les yeux et avala une longue gorgée.

        Il songeait à ses blocs de lettres, à cette clé inconnue. Peut-être même avait-il entre les mains un message secret. Non, il lisait trop de romans policiers. Pourtant, par son métier, il avait connaissance de tous les scandales financiers qui surgissaient de-ci, de-là, dans le milieu immobilier. Lui-même n’avait jamais été mêlé à une procédure de la sorte, son travail se limitant la plupart du temps à des affaires de mauvais voisinage, de vices de construction et de divorces. Mais, sait-on jamais ?…

 

        Une idée germa dans son esprit au fur et à mesure que le verre de bière se vidait. Il déposa quelques pièces sur la table et se leva. Le cabinet Orsoni n’était qu’à une centaine de pas du bar.

        -  Bonjour Madame, j’ai vu en vitrine que vous proposiez pas mal de propriétés comportant une piscine. Pourrions-nous en parler ?

        -  Bonjour Monsieur. Justement, notre directeur vient d’arriver, je vous l’appelle.

        Quelques instants plus tard, Jérôme Orsoni accueillait Xavier dans son bureau. Grand, large d’épaules, la soixantaine, la chevelure frisottante et grasse, un nez qu’on n’oublie pas et une bouche déformée probablement par le cigare et les promesses électorales.

        -  Que recherchez-vous Maître Langlois ?

        - J’habite un petit mas à l’entrée de St Rémy qui me convient très bien. Je vis seul et je n’aurais pas besoin de plus grand, mais en été, je souffre de la chaleur et mon jardin ne permet pas la construction d’une piscine. Voilà pourquoi, à tout hasard, je me documentais sur les possibilités dans la région et, naturellement, sur les prix.

        - Je vois Maître. Effectivement, je dispose d’un grand choix de produits avec piscine, mais comportant tous de vastes terrains ou des bastides aux innombrables pièces. En y réfléchissant… j’aurais pourtant bien quelque chose…

        Orsoni parlait et, en même temps, se grattait le dessous des ongles à l’aide d’un coupe-papier en corne. Xavier s’était avancé et questionna :

        -  Ah bon ? Pas trop grand, agréable et avec piscine ?

        - Oui. Tout à fait. Seulement aujourd’hui je n’ai pas les clés ici. Je vous propose un rendez-vous en fin de semaine, si vous voulez. Disons…. Vendredi 16h. Ca vous irait ?

        -  Très bien. Merci. Sans engagement, naturellement.

        -  Naturellement.

        Jérôme Orsoni se leva, boutonna son veston et indiqua d’un geste à Xavier la porte de sortie.

        Curieux homme. Beau parleur comme tous les agents immobiliers, mais une argumentation absente d’une réelle conviction. Une politesse de surface. Un entretien sans chaleur.

 

        Xavier regagna sa maison. Bien sûr, une piscine était agréable, mais lui serait-elle indispensable ? Il adorait son petit mas de plain-pied aux volets bleus et dont le jardin formait un écrin à l’abri des regards. Pour ne pas entretenir de pelouse, il avait planté sur tout le pourtour deux rangées d’arbustes puis des touffes de fleurs vivaces qui venaient s’étaler jusque sur les pavés de la terrasse. Le nid était douillet et bien des femmes l’auraient jugé romantique.

 

        Cependant le rendez-vous avec Orsoni était pris et Xavier n’allait pas reculer. Il naviguait à vue, pensant qu’en le fréquentant, il en apprendrait davantage sur sa vie, ses idées et peut-être aussi sur ses cachotteries. Un soir, alors que l’écran de son PC diffusait l’image des groupes de lettres mystérieux et que Xavier était perdu dans ses hypothèses, il lui vint l’idée de téléphoner à l’un de ses amis d’Eygalières.

        - Excuse- moi Jimmy de te demander un point de vue un peu délicat. Nous nous apprécions suffisamment pour pouvoir nous permettre cette fantaisie. J’ai eu l’occasion, l’autre jour, de rencontrer Jérôme Orsoni. Je ne le connaissais que vaguement et là nous avons bavardé quelque peu. Il semble très avenant et en même temps gesticule avec beaucoup d’esbroufe. Qu’en penses-tu ?

        - Xavier, c’est un agent immobilier…. Je ne peux que sourire. Ils sont tous les mêmes. En plus il a fait de la politique, alors tu penses, il a l’art de rouler les incrédules dans la farine…

        - Je vois. Il a une belle affaire, dis-donc. Mais vend-il seulement des biens immobiliers ou est-il aussi promoteur ?

        - Ca, je n’en sais rien. Mais il y a quelques années, des bruits avaient couru sur d’éventuelles malversations. Ce n’étaient que des rumeurs, politiques sans doute. D’ailleurs, à l’époque, ton père devait bien être au courant.

        - Probable, oui. Moi, je ne suis de retour au pays depuis trois ans seulement. Merci Jimmy, et à bientôt, j’espère.

 

        Le vieux clocher d’Eygalières égrenait ses quatre coups lorsque Xavier entra dans le bureau de Jérôme Orsoni. Il l’attendait.

        -  Ah, Maître Langlois, bonjour ! Vous êtes un homme ponctuel.

        -  En effet. Bonjour Monsieur Orsoni.

        - Je vous propose donc de vous faire visiter la petite propriété dont je vous ai parlé.

        - Avec plaisir, mais sans engagement car je ne suis pas encore décidé.

        - Parfois, on se décide vite, vous savez. L’agent d’affaires avait un sourire malicieux. Il poursuivit : C’est à vous la magnifique Porsche noire ? On prend ma voiture ou la vôtre ?

        - Je vois que la Porsche vous tente assez, reprit Xavier, le sourire à peine voilé. Allez, montez.

        Orsoni eut quelques difficultés à s’asseoir aussi bas, attacha sa ceinture et, se tournant en direction de son chauffeur :

        - Allez-y, tout droit vers Orgon. Nous allons à l’arrière du château, mais par ici c’est plus commode.

        La voiture démarra promptement. Orsoni appuya sa main contre la poignée de porte.

        -  Dès que vous apercevrez la chapelle St Sixte, vous prendrez la route de gauche. Voilà bien longtemps que je n’étais pas monté dans une Porsche. Je suis agréablement surpris par le confort. Sa main caressait le cuir du siège. Il poursuivit :

        -  Autrefois, du temps de ma période universitaire, c’était la mode des Triumph et des MG, moi je m’étais offert une Morgan. Ah, vous auriez vu les filles !…

  Xavier se contentait de sourire, lui jetant un coup œil de temps en temps.

        -  Voilà, on arrive, dit Orsoni, montrant une propriété protégée par un haut mur. Garez-vous donc juste après la grille.

 

        Le gravier crissait sous les chaussures. Orsoni étirait son bras pour mieux accentuer ses phrases qui ne tarissaient pas d’éloges à propos du jardin.

        - Admirez cette pelouse… Le soir, rien à faire sinon appuyer sur le bouton de l’arrosage automatique. Vous regardez mes statues, je les ai achetées chez  l’un de mes vieux amis, brocanteur sur la route de Maussane.

        -  Vos statues ?… Elles sont à vous ?

        - En effet. Que je vous explique… Xavier… Vous permettez que je vous appelle Xavier ?

        -  Naturellement, répondit celui-ci sans grand enthousiasme.

        - Voilà, cette propriété est la mienne. J’envisage de quitter la région, donc de m’en séparer. Mais… et se penchant pour parler à voix basse, il rajouta :

        - Personne n’est au courant et je vous demande la plus grande discrétion.

        -  Naturellement…

        - Oui, je veux me retirer… en douceur. C’est un projet qui m’est personnel et j’aimerais qu’il reste entre nous. Donc… voilà la piscine. Regardez : robot, bâche de protection, carrelage suffisamment large pour éviter l’herbe. Aucun entretien.

        -  Je vois. C’est très agréable.

        - Et puis, vous comprendrez que cette magnifique haie de cyprès empêche toute intrusion du mistral. Vous pourrez vous baigner autant que vous le souhaiterez.

        -  Heu, oui… Cependant la maison me semble grande…

        - Trois chambres. Vous savez Xavier, en été ici, on a souvent des visites. Vous apprécierez de pouvoir recevoir.

        - Oui sans doute, répondit Xavier, se sentant embarqué malgré lui dans un processus où la réflexion n’était pas tellement privilégiée. Il s’apprêtait à recevoir le compromis de vente entre les mains, d’une minute à l’autre.

        - Regardez le sol de ce magnifique séjour. Que du marbre. Et la cheminée d’époque. Ca doit vous tenter, non ?

        -  C’est très beau en effet, mais…

        Orsoni lui coupa la parole pour rajouter :

        -  Quant au prix…. Moins cher que vous ne l’imaginez. Faites-moi une offre.

        - Heu… Je n’en suis pas encore là. Votre maison, la propriété en général, c’est vraiment grand. Je vis seul, Monsieur Orsoni.

        - Grand, grand… Beaucoup moins que bien des demeures de la région. Et puis, Xavier, vous m’êtes sympathique, si elle vous plaît, je peux même vous laisser le mobilier.

        - C’est très beau, j’en conviens… Xavier montrait son embarras, son hésitation, traînait sur les mots. Et puis, vous avez choisi le design, moi je possède du mobilier régional et de famille.

        - Bon, bon, écoutez, réfléchissez. Mais faites vite. N’en soufflez mot à personne. Je suis prêt à vous faire une belle proposition.

        - C’est gentil, merci. En effet, j’ai besoin de réfléchir.

        Ils s’apprêtaient à remonter dans la voiture lorsqu’Orsoni, s’arrêta et se retourna vers son client potentiel :

        -  Vous ne jouez pas au golf ?

        -  Heu, non. Pourquoi ? Vous jouez au golf ici.

        Orsoni éclata de rire.

        - Non, pas du tout. Mais dimanche, comme souvent, je vais jouer avec mon épouse. Vous me feriez plaisir si vous nous accompagniez sur le parcours.

        -  Heu… vous croyez ? Xavier était interloqué par autant de prétention et d’un autre côté brûlait d’envie d’en connaître davantage. Cet Orsoni était vraiment spécial.

        -  Xavier, je pense que dimanche, le frère de ma femme et ma belle-sœur se joindront à nous. Allez, vous viendrez ?

        - Entendu. Je suis moi-même tennisman, mais le golf, je ne connais pas. C’est d’accord. Quelle heure ?

        -  Disons, après la sieste. 15h, ça vous va ?

        -  Très bien. Et à quel endroit ? Des golfs, il y en a plusieurs ici.

        - Excusez-moi. Pour moi c’est tellement évident. A Servanes, sur la route de Mouriès.

        -  D’accord.

 

        Xavier avait déposé Orsoni  devant son agence puis il avait regagné son mas. Modeste, certes, et sans piscine, mais tellement chaleureux, tellement agréable à vivre, entouré de lantanas, agapanthes et rosiers aux parfums délicats. Il s’assit sur la bergère adossée à la façade ombragée, puis c’est en regardant le massif de lavandes entrecoupé de coquelicots qu’il se remémora la conversation avec Jérôme Orsoni.

        Certes, il allait s’introduire dans le milieu de cet homme qu’il avait découvert au dos d’un ordinateur d’Avignon, sans aucune difficulté d’ailleurs. Il connaîtrait bientôt son entourage, mais progresserait-il dans l’enquête qu’il menait sur cet e-mail mystérieux ? Pas sûr. Car de la partie de golf aux blocs de lettres, il y avait un monde de séparation. Comment le découvrir davantage ? Un homme de sa carrure devait être malin comme un singe et même sous des allures bonaces ne livrerait probablement pas facilement ses secrets.

        Le bruit d’une cigale en haut d’un pin du voisin tira Xavier de sa rêverie. Il allait avoir deux jours de repos. Examiner les dossiers de ses clients, préparer la semaine prochaine était indispensable. Il poussa la porte d’entrée qu’encadrait un magnifique bougainvillier violet et alla s’installer à son bureau.

 
 

III

 

 

        Le samedi fut consacré en partie au jardinage et à l’approvisionnement du réfrigérateur. Xavier profitait également du week-end pour cuisiner quelques plats qu’il congelait. Deux dossiers importants perturbaient un peu son esprit, mais ses pensées revenaient toujours sur Orsoni et son courrier mystérieux.

 

        Enfin dimanche arriva et l’heure de se rendre au golf de Servanes. Xavier regarda sa montre et repéra une place à l’ombre qui lui convenait. Heureusement, il avait lavé sa voiture le matin. Il se sentait bien entouré avec à sa gauche une énorme Mercedes belge et à sa droite une Ferrari aux plaques munichoises. Les mains dans les poches de son pantalon blanc et en polo bleu pâle, il se dirigea vers l’entrée du club-house. Visiblement, ses hôtes venaient de prendre le café, ils se levèrent lorsque Jérôme accueillit Xavier.

        - Je vous présente Xavier Langlois, brillant avocat, qui va visiter le parcours en notre compagnie. Bonjour Xavier ! Orsoni lui tendit une main ferme et lui écrasa légèrement les doigts.

        - Merci pour cette gentille invitation, mais je ne voudrais pas perturber votre réunion de famille.

        - Pas du tout, Xavier. Le plaisir est pour nous. Voici mon épouse Agnès, son frère Hervé et sa femme Roxane qui sont venus nous tenir compagnie quelques jours.

 

        Déjà en entrant, Xavier avait trouvé splendide le décor du club-house créé sous les voûtes en pierres d’un authentique moulin à huile, mais lorsqu’il arriva sur le gazon, il ne put s’empêcher de constater que le site était tout à fait exceptionnel, marqué par les contrastes de lumière : Alpilles blanches, ciel bleu azur et vert des oliviers et des cyprès. Un cadre paradisiaque pour une sortie en amoureux. Cependant, l’heure n’était ni à la détente totale, ni aux roucoulements. Il s’agissait de jouer serré, de tout observer et de paraître à l’aise.

        - Vous n’êtes pas fatigué, mon cher Xavier ? Ici c’est un parcours de 18 trous, soit un peu plus de six kilomètres. Mais les journées sont longues en ce moment. Vous allez voir comme c’est agréable.

        Les quatre participants marchaient en file indienne, casquette vissée sur la tête, traînant chacun son  chariot. Xavier suivait, examinant tout son petit monde.

        Orsoni marchait naturellement en tête, déterminé comme un officier de l’Empereur qui monte à l’assaut.

        Agnès était juste derrière. Grande, élancée, les bras bronzés. Xavier admirait sa couette blonde qui se balançait à l’arrière de sa casquette et surtout le mouvement de ses petites fesses à chaque pas. Une sirène en habit de golfeuse.

        Suivait Roxane, dont la mèche brune gesticulait, elle aussi, à la sortie de sa casquette rouge. Une jolie femme avec des yeux de panthère et une poitrine généreuse. Xavier remarqua que sa démarche était également un excellent appât pour faire avancer les retardataires.

        Hervé semblait beaucoup plus décontracté. Comme s’il était venu là pour faire plaisir ou simplement admirer le paysage des Alpilles. La cinquantaine, tempes grisonnantes et estomac de représentant, il tirait le chariot le moins lourd, ce qui, aux yeux de Xavier, confirmait bien le manque d’enthousiasme.

        Tel un chasseur de sanglier qui vient de repérer une trace, Orsoni leva la main et s’arrêta. Xavier comprit que le grand moment était arrivé. Personne ne parlait plus. Tour à tour, chacun épousseta le gazon, installa sa balle, fit des gestes incompréhensibles devant Xavier, avec un sérieux digne d’un mandarin qui saisit son bistouri pour une opération à cœur ouvert. Les clubs agitaient l’air et bloquaient les respirations.

        Xavier profitait de ces instants quasi religieux pour examiner l’attitude de chaque joueur. Orsoni se contorsionnait perpétuellement la face en fonction de la retombée des balles. Agnès, sage comme une image, s’appliquait à jouer telle une première de la classe. Roxane semblait s’impliquer avec la même passion qu’une pétanqueuse au camping d’Argelès un soir de mois d’août. Quant à Hervé, il rappelait un peu un cadre de chez Renault devant la maquette d’un prototype.

 

        L’après-midi s’écoulait au fil des trous et des kilomètres. De temps en temps, chacun s’épongeait le visage et adoptait le geste qui sauve le vigneron, mais avec une bouteille d’eau minérale. C’est vrai qu’il faisait très chaud. Xavier était heureux de n’avoir apporté qu’un léger sac à dos. De temps à autre, il sentait le regard d’Agnès se poser sur lui. Quand c’est lui qui l’observait, elle répondait par un léger sourire. Les conversations étaient réduites. Xavier, n’apprit rien de spécial, si ce n’est que Jérôme disposait d’un index de 5,9 et Agnès d’un 17,5.  Les cours du NASDAQ étaient difficiles à comprendre, le langage des golfeurs relevait de codes de tribus éloignées.

 

        Le soleil était passé derrière les haies de cyprès lorsque toute l’équipe entra au club-house. Les deux femmes s’assirent dans de gros fauteuils en tissu beige clair, les hommes tirèrent des tabourets. L’alcool n’était pas de mise, chacun ayant besoin de se désaltérer.

        - Ca vous a plu, Xavier ? demanda Jérôme, s’épongeant le front, rouge comme un homard qui s’apprête à monter dans une assiette.

        - Oui, beaucoup, mentit-il. Et puis, un tel cadre mérite d’être connu. Merci pour cette invitation.

        Le serveur arriva avec son plateau, Xavier s’empressa de sortir un billet qu’Orsini récupéra et lui redonna.

        Enfin, Xavier, vous êtes ici chez moi. Vous me vexeriez…

        Hervé lui adressa un clin d’œil complice, montrant qu’il ne devait pas insister. Il est vrai qu’Orsini se sentait chez lui. Il avait étiré ses bras qui reposaient maintenant sur le dossier de chacun des fauteuils. Il se lança dans une longue tirade sur la création du golf, appuyant bien sur le fait que sa parole avait compté dans la prise de décision.

        Hervé regardait ses doigts manucurés, Roxane avait vidé son verre et le tendait de nouveau au serveur, Agnès avait les mains croisées, écoutant sagement le discours du maître. Elle avait quitté sa casquette. De jolis cheveux d’un blond vénitien s’étalaient sur ses épaules. Ses yeux étaient d’un bleu limpide, sa bouche petite, un nez légèrement en trompette qui lui donnait un air ingénu. Elle parlait très peu et on pouvait se demander s’il lui arrivait de s’extérioriser.

        Les conversations stoppèrent net, Xavier enfonça son cou dans les épaules. Un vrombissement épouvantable venait de clouer tout le monde sur place.

        - Un avion de la base 114 d’Aix. Il devrait voler encore plus bas ! s’écria Orsini qui avait manqué de s’écrouler entre les deux fauteuils. Lorsque j’étais à Cognac, les pilotes avaient comme consigne de ne jamais voler aussi bas sauf au-dessus de la mer. Idem pour le passage du mur du son.

        -  Vous étiez pilote ? demanda Xavier, surpris.

        - Non. Je séjournais à la base de Cognac durant mon service militaire.  Affecté aux transmissions, j’occupais la fonction de régulateur chiffreur.

        Xavier failli avaler le glaçon de son verre. Nous y voilà, pensa-t-il. Chiffreur à l’Armée. J’ai mon explication et la certitude que mon message est codé.

        Roxane était occupée à secouer sa tête. Elle venait de retirer sa casquette et remettait ses cheveux en place. Ses yeux de panthère étaient vraiment magnifiques. Une bouche pulpeuse et une pluie de taches de rousseur sur le nez indiquait qu’elle n’avait pas toujours été aussi brune.

        Mais Xavier ne remarqua ces détails que l’espace d’un instant. Il n’y attacha pas d’importance, bien trop préoccupé qu’il était par la révélation d’Orsini. Ainsi le masque s’effritait…

        On lui proposa de rester dîner, Xavier remercia, prit congé et alla retrouver sa Porsche noire aux fauteuils de cuir. 

 

IV

 

 

        Durant la semaine qui suivit, Xavier n’entendit pas parler de Jérôme Orsini. Celui-ci avait lancé un appât, sans doute attendait-il que le poisson morde. Le mercredi suivant, jour de marché à St Rémy, Xavier quitta son cabinet vers 11h30 afin de s’approvisionner en produits frais. Les parasols multicolores  avaient envahi les ruelles du centre ville. Les forains étaient nombreux et il était bien difficile de faire son choix. Mais Xavier avait ses habitudes et c’est d’un pas décidé qu’il se dirigea place de la mairie. Son œil fut attiré par les premières fraises de pays. Il était occupé à remplir son cabas d’asperges, poires et œufs frais, lorsque son regard croisa celui d’une jolie blonde aux lunettes de soleil relevées sur ses cheveux dorés.

        - Bonjour ! Alors d’Eygalières, vous venez faire votre marché à St Rémy ?

        -  En effet, répondit Agnès, dont le sourire n’avait d’égal que le soleil qui baignait la place de tous ses rayons. J’adore venir ici chaque mercredi. Il y a tellement de choix que ce serait un péché que de se limiter aux quelques légumes d’Eygalières.

        Vêtue d’un ensemble en jean et d’un tee-shirt blanc, elle portait un joli foulard noué au cou qui lui donnait un éclat magique. Peut-être en raison d’un léger mistral qui faisait virevolter les mèches en liberté, Agnès avait coiffé ses cheveux en chignon.

        - Heureux de vous rencontrer, Agnès. Nous n’aurions pas été présentés dimanche, nous ne nous serions jamais parlé.

        - Pas si sûr, répondit Agnès, je connais depuis longtemps votre réputation d’avocat et j’avais l’intention de prendre rendez-vous.

        - Ah bon, s’étonna Xavier, changeant de main son lourd cabas. Vous permettez, mettons-nous à l’ombre sous les platanes, nous serons plus à l’aise pour parler.

        - Oui, reprit Agnès. Me serait-il possible de venir à votre cabinet ? En toute confidentialité, naturellement.

        - Naturellement, répondit Xavier, reposant le cabas pour mieux saisir son BlackBerry de sa poche arrière. Quand êtes-vous libre ?

        -  Vendredi, est-ce possible pour vous ?

        -  Vendredi, oui, je suis ici. Voulez-vous 14h30 ?

        -  14h30. Très bien.

        - Vous savez où se situe mon cabinet ? En arrivant d’Eygalières, à droite. Le chemin qui longe l’ancien hôpital.

        -  Oui je vois. Celui de la Promenade Van Gogh ?

        -  Oui c’est ça, répondit Xavier. Un large sourire aux lèvres lui faisait remonter sa fine moustache.

        -  Au revoir.

        -  Au revoir. A vendredi.

        Agnès n’avait ni quitté son panier des mains ni lâché la baguette coincée sous le bras. Elle adressa un joli sourire à Xavier et se retourna.

        Le mouvement de ses hanches fit penser à Xavier qu’il en avait bien de la chance, Orsoni, d’avoir une aussi jolie femme…

        Ainsi, l’épouse de Jérôme voulait le rencontrer en toute discrétion. Etrange. Pouvait-il y avoir une relation entre cette demande, la proposition de l’agent immobilier et le fameux message codé ? Mieux valait attendre plutôt que de faire de fausses suppositions.

 

        La cloche du portail d’entrée teinta. C’était Agnès. Elle portait un chapeau à larges bords. Drapée dans une jolie robe rouge à fleurs blanches, ses bras et ses jambes couleur caramel ressortaient magnifiquement bien. Elle arborait une silhouette de rêve et une très jolie démarche favorisée par des hauts talons de couleur assortie.

        -  Bonjour ! Ses dents blanches brillaient d’un tel éclat que Xavier ne put s’empêcher de penser aux publicités d’avant 20h.

        -  Vous êtes magnifique. Entrez donc.

        Xavier  prit sa main et lui embrassa le dessus.

        -  Oh, quel galant homme ! Voilà bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Elle continua : Vous avez un splendide jardin. Vraiment agréable. Elle tournait sur elle-même pour ne rien perdre de cet environnement.

        -  Ce n’est pas très grand, mais je m’y sens bien répondit Xavier, les mains derrière le dos, embrassant sa propriété d’un tour de tête à 180°.

        Il avait saisi un sécateur posé sur le rebord d’une petite fenêtre et d’un geste précis coupa la tige d’une rose géante et globuleuse ressemblant à une fleur de pivoine

        - Tenez, c’est ma préférée. Une Cadfael, je crois. Sa couleur rose dragée est unique.

        La saisissant, Agnès senti le rouge monter sur ses joues.

        -  Hummmm, quel parfum…C’est très gentil. Merci.

        -  Entrez, je vous en prie.

        Xavier avait ouvert la porte qui donnait directement sur le séjour. Agnès descendit la marche, quitta son chapeau et balaya la grande pièce d’un regard admiratif.

        -  C’est superbe chez vous. Une demeure chaude et pleine de vie.

        - Oh, je suis pourtant seul, réagit Xavier, mais j’aime les meubles qui ont une âme et en présence desquels on se sent bien.

        Agnès, faisait le tour de la pièce, regardant avec intérêt les tableaux et les sculptures. Ne s’arrêtant pas, par discrétion sans doute, sur les quelques photos reposant sur de mini-chevalets.

        -  Nous pouvons aller à mon bureau, mais également nous asseoir ici, ce qui sera moins formel. Que préférez-vous ? demanda Xavier.

        -  Ici, c’est très agréable. Vraiment.

        -  Asseyez-vous. Désirez-vous un café ?

        -  Volontiers.

        Agnès choisit un fauteuil Voltaire qui regardait le jardin dont la porte était restée ouverte. Elle nota que Xavier s’intéressait à la littérature, remarquant quelques livres posés sur la grande table en merisier.

        Seul en cuisine, il versa quatre cuillérées de café dans le filtre, brancha la machine et ajouta la quantité d’eau correspondante. Le téléphone retentit, mais Xavier se contenta de le fixer. Le café prêt, il en versa deux tasses d’une main un peu tremblante et les apporta sur un plateau avec quelques pierres de sucre.

        Il s’assit dans son vieux fauteuil de cuir ambré, face à la cheminée, se tourna en direction d’Agnès qui avait croisé les jambes et saisi la soucoupe de café.

        -  Je vous écoute.

        Agnès venait de tremper ses lèvres.

        -  Voilà. Je viens vous voir pour un conseil, murmura-t-elle, reposant la tasse.

        - A votre disposition, répondit Xavier, déchirant le papier d’emballage d’un morceau de sucre avec beaucoup de dextérité.

        -  Je suis mariée depuis bientôt dix ans. J’ai rencontré Jérôme juste après son divorce. J’étais jeune et à cette époque-là, il avait un certain charme… Bref, j’ai été séduite. Il a aussitôt commencé la construction de la maison et m’a fait comprendre qu’il préfèrerait que je n’exerce plus  mon métier de commerçante.

        Xavier ne disait rien tout en remuant son café, mais la regardait avec la plus grande attention.

        Agnès poursuivit :

        -  Je me suis donc retrouvée seule dans cette maison, isolée, loin de ma famille qui habite Lyon. Jérôme m’a présentée à ses relations qui, je l’avoue, ne me plaisaient pas beaucoup. Il m’a invitée aux meilleures tables, m’a appris à jouer au golf. En fait, quand il ne me maintenait pas à la propriété, il m’exhibait dans les endroits les plus en vue. Au fil des années, j’ai perdu le contact avec bon nombre de mes anciens amis. C’était un choix et je l’assumais.

        Xavier, croisait les bras, se contentant d’opiner de la tête.

        -   Jusqu’au jour où j’ai découvert qu’il me trompait.

        -   Comment l’avez-vous appris ? demanda Xavier.

        -  Oh, je l’ai compris. Ses absences, sa froideur, sa distance envers moi. Une épouse sent ces choses là.

        - Je me suis souvent demandé comment les femmes réagissaient lorsqu’elles savaient.

        -  En ne réagissant pas. En tout cas, pour ma part. Disons que j’ai fermé les yeux. Je ne peux pas dire qu’il m’a délaissée. Puis un jour, je suis tombée sur un dossier qu’il avait oublié sur le canapé du salon. Des actes, des courriers, des plans. Mais pour des biens immobiliers qui nous étaient proches.

        -  Sous quel régime êtes-vous mariés ? interrompit Xavier.

        - Séparation de biens. Donc, continua-t-elle, à ce jour, je suis complètement dépendante de lui, vu que je ne travaille plus et que mes parents, d’origine modeste, ne m’ont pratiquement rien laissé.

        -  Oui, en effet, et alors ?

        - Et alors, Xavier, je me pose beaucoup de questions. Depuis quelques temps, Jérôme est bizarre. Il s’enferme des heures dans le petit bureau alors qu’il séjourne des journées entières à celui de l’agence. Il va et vient avec des tas de dossiers. Dès que je lui pose une question, lui qui d’ordinaire répond d’une boutade, s’énerve et clôt la conversation. Je n’ai personne à qui parler, demander un avis, aussi je pensais que vous… peut-être… pourriez me conseiller.

        Xavier, était perplexe. Il se leva, et tout en arpentant le carrelage en pierre du pays, devant la cheminée, mains dans les poches, il prit la parole :

        - Agnès, j’aimerais beaucoup vous aider, mais… que puis-je faire ? Quelle démarche vous préconiser ? Prendre un détective ne vous apportera rien, visiter un conseiller conjugal ne vous tirera sans doute pas d’affaire non plus. Moi je suis avocat. Je ne peux intervenir que dans le cas où vous demanderiez le divorce. Ce ne peut être qu’en ami que je me ferais un plaisir de donner mon avis. Et encore… Le problème est personnel. Vous risquez, en effet, de vous faire dépouiller, votre mari possédant tous les biens, mais je vois mal comment je pourrais inverser la tendance ou tout simplement vous protéger. Je comprends votre crainte de vous retrouver sans rien, mais à l’époque on aurait du vous conseiller de vous méfier, de ne pas accepter ce type de contrat de mariage.

        Agnès s’était également levée et elle restait maintenant debout, adossée au grand bahut qui trônait entre les deux fenêtres.

        -  Ecoutez, reprit Xavier, d’un ton amical, hésitant. Je vais réfléchir et, en ami, je vous dirai ce que moi je ferais à votre place.

        -  Vous êtes gentil. Merci.

    

        Lorsqu’ils ressortirent, Xavier lui fit faire le tour de la maison. Agnès s’émerveilla : le jasmin d’angle dégageait à cette heure un arôme exquis.

        - Savez-vous que pour profiter pleinement d’une branche de jasmin, il faut la couper à peine avant l’aube ? C’est à ce moment qu’elle dégage ses meilleures fragrances.

        - Ah bon, répondit-elle, regardant son confident avec une pensée que celui-ci ne put saisir.

        Ils se dirigeaient vers la Twingo rouge arrêtée à l’entrée du portail, lorsque soudain Agnès sursauta et, instinctivement s’agrippa à l’épaule de Xavier. Un gravillon s’était introduit sous un orteil de sa chaussure ouverte.

        -  Oh excusez-moi, dit-elle en rougissant. Mais j’ai été surprise…

        - Je vous en prie, répondit Xavier, un peu gêné d’avoir le visage d’Agnès aussi près du sien. L’espace de quelques secondes, il avait pu s’approcher de ses yeux clairs comme l’eau d’une fontaine et de sa bouche aux lèvres délicieusement brillantes.



 

Cher lecteur, le manque de place disponible nous a empêché de publier l'intégralité du roman. Vous pourrez en lire la suite, gratuitement, à l'adresse suivante: http://richard-moisan.blogspot.com/2008/08/le-mail-cod.html
 Bonne lecture!

 

Publié dans : Romans
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