I

 

 

Marcel Brémaud monta les deux marches qui séparaient sa terrasse de la salle à manger. Il revenait de nourrir ses amies les mésanges qu’il invitait chaque matin pour un frugal petit déjeuner. Il avait également jeté un œil sur le pluviomètre qui demeurait désespérément vide. La pluie n’était pas tombée depuis bien longtemps.

A quatre-vingts ans, Marcel se sentait l’enthousiasme d’un jeune homme, même s’il soufflait à maintenir son petit jardin comme un écrin fleuri et que ses vertèbres réclamaient régulièrement les soins d’un acupuncteur. Le cheveu rare et le nez crochu, il avait conservé le regard vif et malicieux d’un bleu limpide tel un ruisseau de montagne sous un ciel immaculé.

Il habitait au rez-de-chaussée de l’entrée A d’un grand immeuble qui comptait cinq étages dans une résidence de la Côte d’Azur. A la retraite, il avait déserté le Nord et ses corons pour venir respirer le grand air et la bonne odeur du jasmin. Marcel avait eu raison de la silicose et c’est avec sa Raymonde qu’il avait décidé de venir ici terminer ses jours. Ils s’étaient connus voici fort longtemps par le plus pur des hasards. Alors que la petite dernière des quatre filles de Raymonde Courvoisier, sa voisine, jouait sur le palier, la balle roula et entra par sa porte ouverte. La coquine se logea sous le lit et c’est à plat ventre, le manche à balai à la main pour la récupérer, que Marcel vit devant lui deux pieds immobiles. C’était Raymonde qui venait chercher sa fille. S’en suivit une merveilleuse histoire d’amour…

Elle était moins âgée que lui. Ancienne femme de militaire, elle était devenue veuve très jeune et avait du élever seule ses filles. Haute comme trois fromages affinés, la vie avait su la mettre en valeur. Elle avait passé une partie de sa jeunesse en Indochine et cinquante ans plus tard, elle gardait toujours la même nostalgie du pays. D’un tempérament déterminé, elle avait su s’imposer dans l’entreprise qui l’employait. Syndicaliste dès la première heure, elle avait défilé lors des grandes manifestations ouvrières et gardait encore la trace du poids des banderoles avec des avant-bras à la mesure de ses idées revendicatrices.

Raymonde mettait maintenant son énergie au service de la copropriété et participait chaque semaine aux réunions. Excellente cuisinière, elle adorait faire plaisir et invitait régulièrement ses amis. Les Chapuis du 4e étage en faisaient partie. Ce fin cordon bleu avait le goût des anniversaires et des fêtes. Ses arrangements de table auraient pu faire pâlir de jalousie bien des décorateurs des Galeries Lafayette.

Cependant, le tempérament volcanique de Raymonde n’engendrait pas que des amitiés. Respectueuse de l’ordre, elle essayait d’insuffler les règles et les bonnes manières à son entourage. Mais la mentalité moderne n’était pas en parfaite concordance avec ses idées, et bon nombre de jeunes la regardait parfois, les yeux grands ouverts et la bouche à 8h20. L’incident le plus marquant avait été l’aventure de la porte vitrée :

La voisine du 5e avait dû faire changer la baie du séjour et, sous l’effet du vent, les ouvriers n’avaient pas pu retenir la neuve, alors qu’ils la montaient à l’aide d’une corde. Elle s’était fracassée au milieu des arômes et des rosiers de Marcel. La multitude d’éclats de verre répandus dans tous les massifs aurait pu constituer un joli tapis étincelant sous les rayons du soleil, mais Raymonde n’avait pas apprécié. D’autant plus que Myriam Barillon n’était pas venue s’excuser, encore moins l’aider à ramasser les milliers d’éclats.

 

Ainsi, Marcel et Raymonde vivaient heureux, goûtant une retraite qu’ils estimaient bien méritée. La Citroën avait quitté définitivement le garage, le jour où Marcel, ayant grillé un stop, s’était déclaré inapte à conduire. On les rencontrait, les après-midi de fin de semaine, cramponnés l’un à l’autre, le pas hésitant et la démarche cahotante, allant prendre le bus pour faire le plein de provisions au magasin bio.

On peut avoir les os fragilisés par le poids des ans et conserver un palais d’œnologue. Ne goûtant qu’avec parcimonie les bons crus, ils adoraient acheter quelques  bouteilles millésimées qu’ils conservaient dans une cave électrique de leur cuisine. La température demeurait constante et cette assurance constituait pour Marcel la meilleure des satisfactions. Sa vraie cave, située comme toutes les autres, deux étages au-dessous de son appartement, servait principalement à entreposer le matériel de bricolage. Marcel y descendait parfois et on pouvait l’y voir assis, recroquevillé sur lui-même, occupé à quelques travaux minutieux. Depuis la porte ouverte, dans cette demi-obscurité et une ambiance de grande solennité, on aurait pu l’imaginer portant un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, prononcer cette phrase ô combien célèbre : « Les Français parlent aux Français »…. Par ailleurs, des bruits avaient couru qu’il lui était arrivé de remonter à son appartement en se tenant fermement à la rampe, le regard trouble et laissant un halo derrière lui. Mais cela n’avait jamais été vérifié.

 

Ils ne s’étaient pas mariés pour des raisons fiscales, et leur amour avait résisté au temps. Ils vivaient ainsi, l’un supportant l’autre, dans la quiétude d’une paix de grande tendresse. Des braves gens, en somme. Heureux de vivre et de profiter de la température clémente méditerranéenne.

Marcel arriva à la cuisine. Il se lava les mains et déchira la page journalière du bloc calendrier. Plus que trois jours et ce serait le repas des voisins. Un petit sourire éclaira son visage.

 

Toujours au rez-de-chaussée mais à droite, habitait depuis quelques temps Vanessa Frossard. Grande, blonde et d’excellente présentation, elle donnait l’impression de toujours être en retard. En arrivant du travail, elle descendait les escaliers de l’entrée, quatre à quatre, et se précipitait, la clé en avant.

- Bonjour Madame Courvoisier ! Nous sommes vraiment gâtés par le temps.

- En effet, mais ne courrez donc pas si vite. Un jour vous vous casserez.

Elle avait le sourire aux lèvres et s’engouffrait chez elle en relevant d’un mouvement de tête sa belle mèche qui retombait d’un côté, lui cachant un œil.

La trentaine, elle était célibataire, et personne ne l’avait jamais vue en compagnie de garçons. Parfois une ou deux amies venaient lui rendre visite. Madame Courvoisier avait appris qu’elle était infirmière, car un dimanche où il était nécessaire de lui faire une piqûre, Vanessa s’était proposée. Depuis, elles avaient quelque peu lié connaissance et Raymonde, mine de rien,  astiquait au Miror sa poignée de porte d’entrée en cuivre, en même temps  que la sienne. Au-dessus, quelques auto-collants donnaient une apparence kitsch à cette porte mais également un petit un air de jeunesse.

Si on ne lui connaissait pas d’aventures, il en était de même pour les hobbies. Vanessa était très réservée, à la limite on aurait pu ignorer son existence. Mais sa discrétion était toute relative. Lorsqu’elle était chez elle, le week-end, elle poussait sa chaîne stéréo à tue-tête et il était arrivé, alors qu’elle se trémoussait devant sa fenêtre ouverte, qu’un voisin apparaisse derrière la haie et lui ordonne de diminuer les décibels. Mais comment être agressif devant un tel visage d’ange ? C’est en voulant sortir de l’immeuble, avant d’actionner la porte vitrée, que l’on était le plus souvent confronté aux vibrations des boum- boums qui s’infiltraient par le dessous de sa porte.

- C’est-y pas malheureux de se briser ainsi les tympans, marmonnait régulièrement la propriétaire du 5e en passant promener son chien.

Mais Vanessa, n’en avait cure. C’était son plaisir, la musique forte. Son seul hobby sans doute car elle semblait aussi douée pour le jardinage qu’un boxeur pour la dentelle. Son carré de terre était plus proche d’un parking de Beyrouth-Est que d’une œuvre de Le Nôtre. Son voisin Marcel s’était bien proposé de lui redonner une petite apparence de verdure mais, poliment, elle avait décliné l’offre, prétextant que son manque de temps libre et son absence de motivation pour la culture rendrait très vite le petit jardin de curé à son état sauvage d’origine.

Il lui arrivait de sortir, en fin de journée, vêtue d’une tenue de jogging et d’aller courir sur la colline.

Une jeune fille contemporaine, voilà ce qu’elle était. Heureuse de vivre et de profiter de ses moments de liberté.

Vanessa sortit un petit carnet de sa poche et inscrivit les quelques courses qu’elle jugeait utiles en vue de la soirée des voisins. Peut-être serait-ce pour elle l’occasion de lier connaissance avec les occupants de l’immeuble, puisqu’elle ne les avait pratiquement jamais rencontrés.

 

Ses voisins du dessus s’appelaient Malouda. Samir et Irène. Un couple de buralistes qui se levaient tôt et ne réapparaissaient qu’en fin de journée. Samir était noir et très sympathique. Toujours à se précipiter ouvrir les portes lorsqu’on le rencontrait, le dimanche matin, à parcourir les couloirs de caves. Lui donner un âge paraissait difficile. Dans la demi-obscurité, on se retrouvait face à ses belles dents blanches et à ses yeux qui brillaient tels des perles dans un écrin de bijoutier.

Irène, très blonde, portait à merveille de longs cheveux qui se terminaient en boucles. Grande et svelte, elle avait une allure sportive qu’elle entretenait en fréquentant un club de gym. Elle montait toujours l’escalier à pied, chargée de ses cabas ou de son sac de sport. Jambes nues le plus souvent, elle laissait admirer le joli galbe de ses mollets.

Etait-ce la nostalgie des années soixante, le souci de l’économie ou  simplement l’habitude, ils roulaient dans une très vieille Mercedes qui demandait chaque matin de nombreux coups de démarreur. En hiver, c’était sans fin, et la toux de cette voiture hors d’âge sonnait le réveil de l’immeuble tout entier. En été, ils louaient une caravane pour partir sur les plages du Var et on pouvait assister aux préparatifs durant plusieurs semaines.

Ils passaient leurs soirées, la plupart du temps, à écouter de la musique classique en sourdine ou bien le casque vissé sur la tête. Des gens sympas et qui ne manquaient jamais la fête des voisins, apportant chaque année d’énormes saucissons qu’Irène récupérait chez ses parents, charcutiers à Lyon.

 

Sur le même palier, vivaient Daniel et Corinne Badel. Bien Français et sans accent, ils s’adonnaient pourtant à l’heure espagnole. Les stores roulants ne s’ouvraient guère avant 10h et ne se refermaient qu’en pleine nuit. Grand et maigre, on le voyait descendre l’escalier toujours avec son bichon maltais sous le bras. Une petite chienne d’un blanc plus blanc que blanc qui possédait de minuscules yeux noirs perçants, un museau à la moustache parfaitement symétrique et dressée, et, bien sûr, un nœud rouge qui lui donnait un faux air de chasseur de chez Maxim’s.

Daniel était gérant de la cafétéria d’un club de boules et il entraînait avec beaucoup de dévotion et d’assiduité l’équipe de basket. Corinne, elle, avait cessé de travailler depuis leur arrivée sur la Côte. Elle partait effectuer ses courses sur le coup de midi, pour éviter la queue chez les commerçants. Par contre, elle s’arrêtait tous les dix mètres et papotait durant des heures, la bichonne tenue en laisse mais à ses pieds, car tremblante comme la feuille à chaque passage de voiture. Mélodie qu’ils l’appelaient. Sûr qu’elle devait faire battre le cœur de ses maîtres. Etonnant même qu’elle ne participait pas aux concours. C’était l’enfant de la famille, le poupon, la petite chérie comme disait Corinne, parfois.

Au minimum une fois par semaine, le couple partait danser ou bien dîner dans le cadre des activités sportives de Daniel. Corinne se pomponnait de la tête aux pieds, ajoutant à ses cheveux courts cendrés de jolies boucles en accroche-cœur. Toujours en robe, elle cherchait à mettre ses formes en valeur et portait de hauts talons qui dégageaient encore davantage l’arrière de ses genoux. Ses yeux clignotaient, tels ceux de Betty Boop dans les dessins animés du dimanche matin, et un parfum des plus enivrants flottait derrière elle. Corinne aimait faire la fête et elle le portait sur elle. Sa démarche naturelle lui faisait onduler le bassin de telle sorte qu’un homme bien portant n’avait pas l’occasion de regarder la propreté des trottoirs.

Les soirs de fête, ils laissaient la petite chérie à l’appartement avec la promesse d’être bien sage et de les attendre gentiment. Mais la porte à peine refermée, Mélodie commençait à pleurer dans un aboiement aigu qui traversait toutes les portes. Plusieurs s’en étaient plaints, comme de la négligence de Corinne lorsqu’elle coupait ses fleurs fanées au-delà des grilles de son balcon et que les pétales de géranium tombaient chez Raymonde Courvoisier. Mais rien n’y changeait. Elle vivait intensément sa vie et peu importait le reste du monde. Elle se faisait également remarquer lors des belles nuits d’été. Il était fréquent qu’en raison de la chaleur tout le monde dorme les baies grandes ouvertes. C’est alors que, sans doute pour manifester sa joie d’avoir passé une superbe soirée de fête, Corinne, très amoureuse, poussait des cris à réveiller même les plus endormis, dans un plaisir effréné qui aurait laissé pantois de nombreux jeunes amants .  

Mais chacun n’a-t-il pas ses défauts et, finalement, n’était-ce pas elle qui donnait un peu d’ambiance à cette cage d’escalier sans grande vie ? Plus que quelques jours et elle allait pouvoir se faire belle et émoustiller la foule.

 

Au-dessus d’eux, apparaissait, de temps en temps un personnage discret : Adam Cretton, ancien gendarme à la retraite depuis longtemps. Un homme qui ne faisait aucun bruit et qui évitait de converser. Un visage rond et rougeâtre, un nez épaté et spongieux, une tête comme on les voyait autrefois aux fêtes foraines, dans le stand du jeu de massacre où il fallait dégommer les piles de boites de conserve et que, bien souvent on remplaçait par une tête humaine. De profil, son ventre était la preuve vivante d’une habitude aux repas bien arrosés et au manque d’exercice dû à de longues stations immobiles, à rester caché derrière les haies, guettant les chauffards.

Adam sortait rarement si ce n’était en voiture pour faire ses courses au bourg voisin. Encore une habitude bizarre, mais le monde grouille de tant de gens aux attitudes curieuses. Dès qu’il arrivait chez lui, il s’empressait de refermer la porte afin que nul ne puisse jeter un œil sur son couloir d’entrée. Le bruit courait que, quelques années auparavant, il avait été surpris au –2, dans le local aux encombrants, assis sur une chaise, avec, à califourchon devant lui, la gardienne d’immeuble aujourd’hui disparue. Ce n’était qu’une rumeur. Mais ce qui était sûr, c’est qu’il allait souvent sonner au rez-de-chaussée, apporter un bouquet de fleurs à Raymonde Courvoisier, sous un prétexte ou un autre. Vanessa Frossard, en arrivant chez elle, avait même été témoin d’une scène où Adam Cretton s’était fait gentiment éconduire par Marcel Brémaud. On peut être large d’esprit sans pour autant prêter son lit.

Il passait une grande partie de ses journées devant son poste de télé à suivre le sport avec passion. Comme il était dur d’oreille, et qu’il forçait passablement le son, l’immeuble entier était au courant des buts marqués. Par contre, ce n’était qu’un léger tintement de bouteilles qu’on pouvait percevoir, en passant devant sa cave à la porte tirée, certains après-midi. Adam faisait rentrer du vin en fût qu’il tirait lui-même à la canette. C’était ce vin d’Italie qu’il aurait pu faire goûter lors du repas annuel, mais il n’y était pas allé l’année précédente, ayant préféré rester devant sa télé suivre la finale de foot de la coupe de Belgique.

 

Toujours au 2e étage, sur la porte en face, figurait une jolie plaque en cuivre : « Francis & Jacqueline PACHOUD  ». Le paillasson souhaitait la bienvenue et, lors des fêtes de Noël, une couronne de houx ornée d’une bougie invitait à franchir le passage à l’année nouvelle. La chevelure abondante et grisonnante, le geste expressif et la parole rapide, Francis, très distingué, à la limite efféminé, s’habillait toujours à la dernière mode. Un certain chic italien comme savent le porter bon nombre de coiffeurs. Si l’on était pressé, il pouvait être dangereux de le rencontrer dans les couloirs, car il lui était impossible de s’exprimer sur les dernières nouvelles sans avoir une opinion arrêtée pour tous les évènements, et de monopoliser la conversation… La personne à éviter quand on apprécie moyennement les monologues ou si l’on est sujet à la soulographie.

      Jacqueline lui était assortie, bien que différente. Bibliothécaire, elle ne vivait que pour les livres. Et si elle s’intéressait beaucoup moins aux cancans que son mari, elle avait en commun de savoir intercepter le passant qui n’y prenait garde et le maintenir en éveil beaucoup plus longtemps qu’il ne l’aurait souhaité. Sa mémoire prodigieuse lui permettait de réciter par cœur de nombreuses tirades recueillies au fil de ses lectures.

     C’était donc dans la plus pure des logiques que ce couple chaleureux attendait la rencontre annuelle qu’ils n’allaient manquer pour rien au monde.

      

Au 3e étage, c’est la grande surface de l’appartement qui avait décidé Julien Duvivier à venir vivre ici. Informaticien de métier, il récupérait les vieux ordinateurs chez son patron et les retapait à domicile, histoire d’arrondir ses fins de mois. Il faisait appel aux petites annonces et à Internet pour revendre ses bébés clé en main. Parfois aussi, il allait dépanner un PC en carafe chez les voisins, s’étant fait connaître au moyen de prospectus déposés dans les boites aux lettres.

La trentaine, il était assez joli garçon et dégageait un certain charme. Grand, brun, un estomac de limande et le cheveu court, on le voyait souvent descendre l’escalier en quatrième vitesse, pantalon noir et chemise blanche col ouvert. Il plaisait à tout le monde et il n’était pas rare de le rencontrer avec des paniers dans les mains, aidant ses voisines à monter leurs commissions. A plusieurs reprises, il s’était trouvé à la porte de l’entrée A en même temps que Vanessa Frossard. Chaque fois, c’était lui qui avait sorti ses clés et tenu la porte ouverte. Lui-même n’aimait pas faire les courses et n’y allait que rarement, mais il en revenait toujours très chargé, le coffre de sa Golf rempli de boites de conserves.

Julien sortait le soir plusieurs fois par semaine. On savait qu’il rentrait tard, ses voisins entendant le bruit de ses clés qui fourrageaient dans la serrure. Parfois aussi le matin, mais en short et tennis pour s’aérer les poumons. Un jeune homme sympathique et qui allait venir à la fête, ayant lu la note affichée à la porte de l’ascenseur.

     Il avait la sympathie des fils de ses voisins d’en face, intrigués par son va-et-vient d’ordinateurs. La famille Brahier habitait l’immeuble depuis sa construction. Pierre était médecin et exerçait à l’hôpital. Quant à Maryse, elle ne quittait que rarement l’appartement, étant paralysée suite à un accident de voiture. Lui, occupait ses loisirs dans les réunions politiques et elle, avait pris goût à l’informatique. De temps en temps, elle faisait appel à Julien qui lui donnait quelques cours. Internet lui permettait de garder le contact avec tous ses anciens collègues et amis.

Ces gens-là ne s’occupaient pratiquement pas des voisins et ce n’était que sous l’insistance répétée de leurs enfants, qu’ils avaient pris les dispositions nécessaires pour se rendre au repas en commun.

 

A l’opposé, tout le monde connaissait Manuel Gelin. De vue un peu, et surtout par le bruit. Conducteur de bus, il se levait aux aurores et ne faisait pas dans la discrétion. Que ce soit par le claquement des portières, la mise en route de son scooter ou sa voix de mareyeur qui portait à cinquante mètres. Cet immense gaillard à la charpente d’un bûcheron des grands lacs avait, un jour, gagné au loto. Le lendemain, on l’avait surpris à se garer avec délicatesse sur sa place de parking, au volant d’une magnifique BMW flambant neuf. Enfin presque.

Il habitait au 4e avec sa femme Monique, et quand il n’assurait pas son service, on pouvait entendre le bruit métallique de son outillage de mécano qu’il utilisait pour réparer les voitures des voisins. Sinon, c’était sa douce voix qui traversait les murs en criant après son épouse. Une fois, leur voisin de palier avait dû intervenir. Comme trop souvent, Manuel avait forcé sur la bouteille et ils en étaient venus aux mains. Monique avait appelé au secours et Conrad Chapuis s’était alors précipité les séparer.

Très bavarde, roulant les yeux en racontant sa vie, articulant à la façon d’une aide-soignante qui essaie de convaincre un autiste, Monique avait tendance, pour mieux exprimer ses convictions, à tenir ses auditeurs par le bras. Les yeux maquillés dès l’aube, un rouge à lèvres orange presque fluo et un arceau en plastique dans les cheveux constituaient sa panoplie. Elle travaillait comme caissière chez Monoprix. Dotée d’une poitrine généreuse et de décolletés aguicheurs , elle suscitait le choix pour sa caisse d’une certaine quantité de retraités en manque de jolis panoramas.

Son plaisir était de se précipiter à la boite aux lettres et d’étudier les journaux publicitaires. Les anniversaires Casino, les promotions chez Auchan, les bouteilles contre remise d’un ticket, les soldes et bien entendu les jeux à la radio occupaient une grande partie de son temps libre. Toujours à l’affût du moindre cadeau ou de l’article bon marché qui pourrait un jour servir, elle était parvenue, en quelques années, à remplir le garage, la cave, et maintenant son balcon de trésors absolument inutiles achetés à bon compte.

Ce couple au contact facile se faisait une joie d’aller passer une soirée à festoyer avec le voisinage.

 

Au 4e gauche, les Chapuis s’étaient installés depuis quelques temps. Agent immobilier, Conrad avait pu acheter l’appartement dans d’excellentes conditions, suite à une succession qui se voulait rapide. Il l’avait rénové lui-même, ayant un goût prononcé pour le bricolage et la décoration. Chacun se demandait ce qu’il pouvait bien installer car durant des semaines il avait passé ses soirées à enfoncer des clous dont le martèlement se répercutait à tous les étages.

Autant lui était blond, d’un blond un peu norvégien, autant sa femme Lydia était brune. Les couples sont parfois curieux. Une complémentarité, comme on dit. Lui parlait avec entrain et des gestes très enveloppants, elle avait une petite bouche pincée, une taille de guêpe, une mine renfrognée, une poitrine qui avait oublié de grandir et une voix qui nécessitait à son interlocuteur de tendre l’oreille. Lydia était préparatrice en pharmacie et comme elle faisait tardivement ses achats, c’était toujours à des heures indues qu’elle servait le dîner. Au-dessous, il arrivait fréquemment à Julien de faire la grimace lorsqu’il entendait le crissement des pieds de chaises en bois sur le carrelage alors qu’il était concentré à changer le disque dur de ses poupons. Conrad parlait pour deux, sa femme étant, depuis toujours, réservée tel un réverbère sur un trottoir de cimetière. Ils n’avaient pas pu avoir d’enfants et les mauvaises langues disaient que Lydia faisait même chambre à part.

Ils partaient souvent le week-end à leur petite maison de campagne. Comme d’ordinaire, Conrad bricolait tandis que sa femme restait allongée sur la chaise longue à lire. Il apportait toujours une montagne de journaux hippiques qu’il étudiait avec beaucoup de professionnalisme pour dénicher le cheval qui le rendrait un jour millionnaire.

Lydia ne voulait pas aller à la fête des voisins, refusant de se mélanger à tous ces gens qui n’étaient pas de son milieu, et il avait fallu à Conrad beaucoup de persuasion pour la convaincre qu’il trouverait peut-être, à cette occasion, un nouvel acquéreur en puissance.

Mais quelques soirs auparavant, alors que la nuit était tombée depuis longtemps et que Conrad venait de descendre au local à poubelles porter sa poche de détritus, il se prit les pieds dans un carton ouvert, posé à même le sol, et il faillit s’étaler sur le carrelage gras. Durant sa glissade, il avait entraîné le carton, et tout son contenu s’était répandu. Alors qu’il était occupé à ramasser ce qui traînait, un papier écrit à la main, sur une feuille de cahier d’écolier, attira son attention. Ses yeux étaient tombés dessus de façon très naturelle, et c’est machinalement qu’il le lut, d’autant plus que le message était court et écrit d’une main mal assurée :

 

« A l’aide, je suis enfermée »

 

Conrad était resté là un moment, le papier à la main, se retrouvant dans le noir chaque fois que la minuterie déclarait forfait. Que pouvait bien vouloir dire ce message ? Sans doute n’était-ce qu’un jeu. Il se remémorait sa petite jeunesse, alors qu’il jouait avec son frère, et que son imagination fertile le conduisait dans des aventures rocambolesques. Il se souvenait de ces jeudis après-midi où ils restaient embusqués à surveiller les mouvements des voisins, se parlant au téléphone constitué de deux boites de conserve vides reliées par un cordon de laine. Probablement, ce carton d’ordures provenait-il de chez les Brahier, les deux garçons ayant inventé un nouveau jeu.

Machinalement, il avait entrepris de regarder de près chaque débris jeté. Rien d’intéressant, les boites de conserve vides succédant aux emballages de lait et de margarine. Mais Conrad se fit la remarque qu’il s’agissait là des déchets d’une toute petite famille. De plus, détail intéressant : les conserves étaient des demi-boites. Ainsi, il semblait difficile de penser qu’il s’agissait d’un carton appartenant à la famille Brahier puisqu’ils étaient quatre. Conrad mit le papier dans sa poche, prit l’ascenseur et remonta à l’appartement. Il ne dit rien à Lydia, pensant que, comme autrefois, son imagination avait trop vagabondé.

Le lendemain soir, alors que la poche des détritus était toute petite et que, sans difficultés, elle aurait pu passer par la trappe du vide-ordures, Conrad fit le choix de redescendre au –2. Cette fois, aucun carton n’était posé à côté des grosses poubelles sélectives et en bousculant un peu les poches qui séjournaient, il ne remarqua rien de particulier. Pas suffisamment fou au point de les ouvrir toutes et d’en examiner le contenu, il ferma la porte du local et remonta.

Ce n’est que le soir suivant, poursuivant son idée, que son regard tomba sur une poche en plastique d’un jaune transparent qui laissait paraître l’étiquette d’une boite de conserve identique à l’une de celles qu’il avait vues auparavant. Une boite de conserve reste une boite de conserve, mais la marque en question lui était inconnue. On pouvait penser qu’elle provenait de la même source, donc du même appartement. Le calme régnait à cette heure-ci dans les sous-sols, aussi Conrad entreprit-il de retirer le galon plastique et de vider délicatement la poche, prenant à part chacun des composants. Il y avait bien des revues, des journaux, des prospectus, même des tickets de caisse mais aucune enveloppe de courrier ouverte qui aurait pu donner le nom du propriétaire, et encore moins un papier comme l’autre soir. Aucun message, jusqu’au moment où il aperçut une page d’écolier similaire à celle qu’il avait eue entre les mains. Vite, il la défroissa et dut s’appuyer le dos à la poubelle. L’écriture était la même ainsi que le stylo utilisé, et cette fois il lisait :

 

« Sauvez-moi, je veux sortir »

 

Conrad se dit que, jusqu’à présent, il avait toujours été sain de corps et d’esprit. La logique aurait été d’en parler à la police. Oui, mais il y avait toutes les chances pour qu’on lui rit au nez, ou pire, qu’on le soupçonne de se moquer des agents. Les voisins viendraient à apprendre son initiative, son erreur, et il n’aurait plus qu’à longer les murs du patelin. Son agence immobilière pourrait être éclaboussée, quant à Lydia, elle lui en tiendrait rigueur jusqu’à la fin de ses jours. Il se décida de mettre le papier, une nouvelle fois, dans sa poche, et d’attendre, de voir venir. La fête des voisins était demain soir, il compterait les absents.

 

Au 5e et dernier étage, Myriam Barillon était à mille lieues de s’imaginer ce que pouvait manigancer son voisin du dessous à une pareille heure. Veuve d’un employé de la ville, elle avait conservé son grand appartement pour héberger ses enfants lorsqu’ils viendraient de Paris. Mais les années passaient et les enfants en question étaient bien trop occupés pour venir profiter des vacances chez elle. Elle vivait seule avec son chien, la tête pleine de souvenirs et l’appartement rempli de vieilleries.

On aurait pu qualifier Myriam de maîtresse-femme. Elle avait l’avant d’une bétonneuse et l’arrière d’un semi-remorque américain, ce qui fait que lorsqu’elle prenait l’ascenseur avec son chien, il n’était pas question d’envisager de profiter du même voyage. D’autant plus que l’odeur laissée derrière eux rappelait cette fragrance si caractéristique des chenils de banlieue. Elle empruntait l’ascenseur trois fois par jour pour aller promener Bouzou. Sa langue avait dû fourcher lorsqu’elle avait baptisé son adorable chiot car Bouseux aurait été un nom plus proche de la réalité. C’était en fait un horrible clébard, fruit du péché, entre le chien sans collier du boucher et la chienne du brocanteur. Sa tête hirsute, il n’y pouvait rien, son poil aurait gagné à être lavé, brossé, et son hygiène de vie était assez loin de celle prônée dans les manuels. Et puis, cette odeur qui vous montait aux narines imprégnait les vêtements et enfin la garde-robe. Mais c’est au dehors que l’animal s’exprimait véritablement. Uriner contre les pneus était son moindre défaut. Sur le trottoir, il jouait au petit Poucet. Devant lui, sa maîtresse, chignon en boule et charentaises aux pieds, ne cessait de lui parler, s’adressant au vaurien comme à un bébé qui vient d’être reçu à l’examen d’entrée de la maternelle : « Oh, c’est bien mon chéri, un beau caca. Allez, fais encore pipi et Maman te remonte… ». Plusieurs fois, les passants avaient émis des remarques pour qu’elle évite ce genre d’incident mais s’ensuivaient toujours des cris rappelant ceux des poissonnières des halles le dimanche matin.

Myriam Barillon attendait le repas des voisins, principalement pour sortir Bouzou qui raffolait de ce genre de réunion, et également étudier de plus près tous ces gens rencontrés à longueur d’année de façon anonyme.

 

Sur le palier de droite, Elias et Manon Morand clôturaientla liste des habitants de l’immeuble. Il était entrepreneur storiste tandis que sa femme travaillait au Crédit Agricole. Chaque matin, ils conduisaient Camille, leur fille de cinq ans, chez une gardienne, et la petite famille ne se retrouvait que le soir, en compagnie du chat Polisson. Ce dernier était l’enfant chéri de Camille et on ne voyait jamais l’un sans l’autre. Un jour, l’immeuble entier était rassemblé sur le parking, le nez levé en direction du 5e étage. Polisson avait échappé à sa maîtresse et il jouait au funambule, tentant désespérément de relier son balcon à celui de Myriam Barillon. A mi-chemin, il avait croisé le regard de Bouzou qui l’attendait sur son balcon, toutes dents dehors. Le chat était resté immobile, pétrifié, et Camille, en bas, avait appelé au secours. Elle voulait aller chercher son drap de lit pour faire comme les pompiers dans les films. Mais Myriam avait retiré son chien et Polisson était rentré sagement.

Camille se réjouissait maintenant de la fête toute proche, espérant y faire de nouvelles connaissances car ses parents avaient promis de l’emmener.

 

L’ensemble de ce petit monde avait les pieds dans les starting-blocks, prêt à descendre sur le parking, résigné à ranger sa fierté et ses principes dans la poche pour que la fête, sous des motivations bien diverses, puisse être une pleine réussite.

  

 

II

 

 

Il était 18h30 lorsque Manuel Gelin frappa à la porte des Morand.

      -  Ca y est, les tables sont arrivées. Le camion de la commune vient de les déposer au pied du parking. On y va ? demanda Manuel alors que Polisson lui passait entre les jambes.

      -  On y va, répondit Elias qui tenait encore à la main sa serviette éponge de la douche. Il y a déjà du monde en bas ?

      -  Quelques-uns des autres entrées, oui. C’est le moment d’aller les aider.

      En effet, sur le parking ensoleillé, régnait une certaine activité. Les tables étaient empilées, repliées, et il s’agissait de les dresser et de les aligner.

      -  Bonjour Jacques, ça va ?

      -  Salut Manuel ! On a de la chance, la météo est avec nous ce soir.

Quelques gamins étaient là aussi pour ne rien perdre de ce moment historique, l’installation des tables à la fête annuelle des voisins. Certains avaient apporté leur ballon, d’autres leur vélo.

      -  Ne restez pas là, les enfants. Ca pourrait être dangereux ! Ecartez-vous un peu.

Elias Morand était à son article. Diriger les opérations lui rappelait ses années d’Afrique, lorsqu’il était chef de chantier dans une exploitation forestière. Il adorait guider les chauffeurs de poids lourds à reculer. Ici, il se limitait à se courber, fermer un œil, et donner les instructions pour aligner les tables.

      -  Un peu plus vers là. Oui, comme ça, ajoutait-il en agitant sa main afin de faire pousser les tables de quelques centimètres. Levant l’avant-bras pour stopper la manœuvre.

      - Bonjour tout le monde ! Je peux aider ? C’était Francis Pachoud qui avait fermé son salon de coiffure plus tôt que d’ordinaire, et qui, lui aussi, désirait donner son coup de main. Avec sa chemise rose, un petit foulard de soie qui dépassait de la pochette, son pantalon beige bien coupé et ses chaussures aux bouts sans fin, on pouvait penser qu’il partait à un mariage. Son eau de toilette dégageait un tel parfum qu’il aurait pu anesthésier un travailleur de force non averti.

      -  C’est gentil M’sieur Pachoud, mais vous allez vous salir, répondit Manuel qui avait déposé sa chemise sur le dos d’une chaise et transportait allègrement les lourdes tables sur ses épaules.

Quelqu’un qui serait arrivé sur le parking, par hasard, aurait pu croire qu’un chapiteau allait s’installer, tant l’activité qui régnait partout pouvait laisser présager l’arrivée d’un cirque.

Alors que les tables s’alignaient progressivement, que maintenant les chaises se positionnaient, Irène Malouda, qui avait laissé son mari au bureau de tabac, arriva en compagnie de Madame Courvoisier avec un grand carton qu’elle déposa sur une chaise.

      -  Voilà les nappes. On peut les installer ? demanda-t-elle aux hommes.

      -  Vous pouvez. Nous, nous on a fini de ce côté, répondit Elias Morand.

Elles se mirent donc toutes les deux à dérouler le papier nappe en fixant de ci de là des pinces en plastique. Irène ne s’était pas encore changée car elle avait tenu à montrer sa participation active aux préparatifs de la fête, tandis que Raymonde Courvoisier était déjà fin prête. Le matin, elle était allée chez sa coiffeuse et en était ressortie la tête comme un motard. Les frisettes avaient surgi de partout, la rendant presque méconnaissable aux yeux de Marcel qui avait pourtant poussé un Ooooh d’admiration pour satisfaire sa compagne.

L’installation des décors du banquet allait se terminer lorsque Lydia Chapuis arriva sans faire de bruit, se glissant doucement en direction des deux autres femmes.

      -  J’aurais voulu venir vous aider plus tôt, mais à la pharmacie, impossible de me dégager murmura-t-elle.

Elle n’ajouta pas que si son mari ne l’avait pas tirée dehors, elle serait encore à son officine. Celui-ci arriva ensuite, un cabas à la main, en compagnie de Marcel Brémaud qui portait un petit cageot.

      -  Vous êtes bien chargés ! s’exclama Manuel Gelin qui venait de revêtir sa chemise et semblait attendre patiemment sa femme. Les poignées de mains s’échangèrent. Certaines avec enthousiasme, d’autres plus réservées.

      -  On peut s’asseoir ? demanda Monique Gelin qui arrivait, rouge comme une pivoine, en poussant un caddie.

     - Bien sûr, s’écria le premier Francis Pachoud, tapotant légèrement sa coiffure  comme si trois cheveux avaient jailli là où il ne fallait pas.

     -  Et on s’installe comment ? s’inquiéta Lydia d’une toute petite voix.

     -  A votre guise ! déclara Elias qui revenait de chercher sa femme Manon ainsi que Camille.

Le signal était donné. Après un court moment d’hésitation, chacun traîna sa chaise jusqu’aux tables et s’installa à la suite des couples voisins.

     - Ah non ! On se mélange. On est là pour faire connaissance, hein ? Manuel s’était relevé et commençait à prendre les femmes par le bras pour les distancer de leurs époux. Lydia, s’échappa d’un mouvement brusque et s’isola un peu du groupe. D’un rire jaune, laissant parfois des espaces, chacun prit une place. Manuel, un peu gêné tout de même, plongea la main dans le caddie que Monique venait de rouler derrière lui et il en retira plusieurs bouteilles de blanc qu’il s’empressa de déboucher.

     - Allez, en attendant les autres, commençons par boire un coup. Honneur aux travailleurs !

-  Et aux travailleuses ! reprit Raymonde dont l’esprit syndical venait de se réveiller.

Les verres se heurtèrent violemment. Manuel avala le sien d’un trait, Elias le regarda par transparence, Francis le respira, Conrad en but une gorgée et la fit longuement tourner dans sa bouche. Lydia, quant à elle, le reposa sans goûter tandis qu’en s’engouant et se penchant pour mieux voir la tête des convives, Monique eut cette merveilleuse phrase :

     - C’est pas qu’il soit terrible, mais il était en promo et pour trois bouteilles, j’avais la quatrième gratuite !

Marcel, fine bouche, lecteur assidu du « Chasseur français » auquel il était abonné depuis son retour du service militaire, bien que non chasseur, faillit avaler son dentier. Samir Malouda, qui venait d’apparaître, la regarda avec de grands yeux qui semblaient encore plus blancs que d’ordinaire par rapport à sa peau noire, et il profita de la confusion pour prendre place entre Lydia et Manuel. Quant à Francis Pachoud, il grimaça et regarda son verre sans rien dire. De plus, il est chaud, pensa-t-il.

Conrad observait la scène dans un mutisme parfait. Bien sûr, le vin n’était pas terrible mais qu’importait s’il était plat, sans saveur ou curieux, même s’il avait été acheté au rabais. Car, à quelques dizaines de mètres et dans les étages, une personne était peut-être ligotée, emprisonnée et voulait recouvrer sa liberté. Il manquait encore bon nombre de personnes et Conrad se dit qu’il n’avait pas fini d’observer.

 

Camille venait de terminer son verre de sirop de framboise lorsque les deux fils Brahier arrivèrent, suivis du docteur qui poussait la petite voiture de sa femme. C’est donc parée de magnifiques moustaches roses que Camille répondit aux bises des  nouveaux arrivants. On en était à dégager une place pour Maryse Brahier lorsque s’approchèrent, presque ensemble, Julien Duvivier, une bouteille de champagne en mains, et Madame Barillon précédée de son affrosité de chien. Conrad remarqua qu’elle boitait. Elle avait du sortir de son armoire d’avant guerre des frusques dont elle s’attifait du temps de sa jeunesse car elles lui allaient maintenant comme des bretelles à un lapin, et Conrad imagina que de près, elle devait être enveloppée d’un nuage de naphtaline, ce qu’il se dispensa de vérifier. Myriam déposa ses victuailles pêle-mêle sur la table tandis que Bouzou tournoyait autour des pieds de chaises, laissant son flair prendre connaissance de toutes ces belles jambes dénudées.

 

Lorsque les Badel surgirent, les conversations se figèrent et les regards se tournèrent en direction de Corinne. Sans doute avait-elle confondu le dîner des voisins avec la garden-party de l’Elysée. Toute de blanc vêtue, elle arborait un superbe chapeau à larges bords et de longs gants à grandes mailles. A quelques dizaines de centimètres au-dessous, Mélodie, affichant un magnifique nœud argenté sur le dessus de sa tête, revenait de passer son après-midi « au chien chic » et se pavanait telle une diva devant la montée des marches de Cannes. Il n’en fallut pas davantage à Bouzou pour se précipiter vers elle tel un guépard sur une antilope, et ce n’est que par un geste rapide à la Lucky Luke que Daniel Badel lui évita les derniers outrages. Ou plutôt les premiers.

Corinne se trémoussait de l’un à l’autre, excusant elle-même son retard et le justifiant par des communications téléphoniques non sollicitées. Elle tendait tellement sa main abaissée au-dessus de Francis Pachoud que celui-ci pensa qu’il était de son devoir de lui baiser la main. Ce qu’il fit alors que sa femme arrivait. Assistant à la scène, elle ne pensa rien faire d’autre que de déclamer une tirade des Précieuses ridicules dont personne ne comprit vraiment le sens. Corinne s’assit auprès de Manuel qui s’empressa de lui servir un verre de son merveilleux vin blanc. Mélodie, sur ses genoux, tendait le nez par-dessus la table, attirée par toutes les bonnes odeurs des paniers qui reposaient en attendant la curée.

Daniel Badel prit place à la suite de Monique Gelin, en pleine conversation avec Conrad qui tentait vainement de lui expliquer que les promotions n’offraient bien souvent que la qualité de leur prix.

 

Irène avait la main plongée dans son panier, pour en retirer les trois saucissons qu’elle avait rapportés de son récent voyage à Lyon, lorsque les derniers arrivants sortirent du sous-sol pour se joindre à la joyeuse troupe.

- Ca bourdonne comme une ruche s’écria Le père Cretton, une bouteille de vin d’Italie dans chaque main. Bonsoir à tous ! J’ai apporté du ravitaillement. Et quand y’en aura plus, y’en aura encore.

Cette année, il avait décidé de venir. Sans doute par curiosité et connaître la tête des nouveaux arrivants, et puis surtout afin de passer une soirée auprès de Raymonde Courvoisier.



Cher lecteur, le manque de place disponible nous a empêché de publier l'intégralité du roman. Vous pourrez en lire la suite, gratuitement, à l'adresse suivante: http://richard-moisan.blogspot.com/2008/09/la-fiesta-des-voisins.html
 Bonne lecture!

Publié dans : Romans
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