I

 

 

Ludovic avala un café noir, accoudé au zinc du buffet de la gare et replia son «Nice-Matin». Les travaux de rénovation du Carlton s’éternisaient, le marché immobilier s’était stabilisé, et de nouveaux massifs allaient prendre forme sur la Croisette. Plus que deux minutes et son train l’emmènerait au travail. Il glissa le journal dans sa poche, poussa la porte et s’avança sur le quai. Comme tous les matins, Ludovic allait emprunter le TER pour Grasse qui le conduirait en 25 minutes à deux pas de son travail, sans le souci du parking ni celui des contrôles radar.

La quarantaine, bien proportionné, brun et le teint bronzé, il avait le geste et la démarche d’un sportif qui consacrait tous ses dimanches matins au vélo. Il appartenait à un club de cyclistes que l’on pouvait rencontrer aussi bien sur la route côtière que dans les collines de l’Esterel et il en était le secrétaire. Il  passait la semaine assis derrière son bureau, l’oreille collée au téléphone, à diriger l’équipe de vente en charge de la commercialisation de ses parfums à travers tous les pays du monde. Ludovic était entré chez Fragonard par la petite porte, voici une vingtaine d’années, et il avait su faire son trou grâce à son esprit d’initiative, son sens du commerce et du management. Sa grande facilité à parler les langues et sa disponibilité aux voyages lointains complétaient parfaitement son profil de gagneur.

Toujours beaucoup de monde chaque matin sur ce quai. Des travailleurs comme lui, qui profitaient des arrêts à toutes les gares et d’un abonnement demi-tarif. A ses côtés, deux jeunes femmes riaient à gorge déployée. Ludovic pensa qu’elles devaient se raconter la dernière bêtise de leur patron ou une anecdote savoureuse de la nuit précédente. Un peu plus loin, une autre avait sorti son miroir et terminait son maquillage. Un crissement familier, un mouvement de foule, le haut-parleur qui pressait les voyageurs, le train stoppa. Ludovic attrapa la poignée de son attaché-case déposé par terre et monta dans sa voiture préférée.

Il avait ses habitudes depuis le temps qu’il empruntait la ligne. Toujours le même wagon, celui qui allait le déposer précisément devant la sortie de la gare de Grasse. L’étage supérieur, afin d’éviter de se retrouver submergé de  retraités qui encombraient le couloir avec leurs valises trop lourdes et le ticket égaré dans les poches. Enfin, la même place, la meilleure selon lui, qui permettait d’observer tous les mouvements sans être dérangé.

Les portes automatiques du train venaient de se refermer lorsque la tête de son collègue apparut en haut des marches de l’escalier. Comme pour chaque voyage, il était arrivé à la dernière seconde.
-   Un jour, tu le manqueras, il ne t’attendra pas.

-   Salut Ludo. Oui je sais, mais je connais aussi avec précision le temps dont j’ai besoin.

Franck Massard travaillait également à la parfumerie Fragonard et, comme Ludovic, empruntait chaque jour le TER. Il était arrivé de Paris voilà six mois et appréciait son nouvel environnement. L’ambiance d’une entreprise de province, la mer et la chaleur, mais la pollution et le stress en moins. A trente-neuf ans, il ne connaissait que le travail de laboratoire, en qualité d’ingénieur chimiste, spécialiste « parfums ». Il avait pratiqué son art durant un certain nombre d’années chez L’Oréal à l’usine de la Barbière d’Aulnay-sous-Bois, et lorsqu’une restructuration avait pointé son nez, il avait été désigné pour partir exercer son talent à l’unité de Valenciennes. Franck avait préféré alors tirer sa révérence et profiter du soleil de la Côte d’Azur.

Les deux collègues avaient pris l’habitude de voyager ensemble. Bien souvent, Franck empruntait le journal de Ludovic tandis que celui-ci sortait son agenda et préparait sa journée. Ils n’avaient pas grand chose en commun, si ce n’était l’âge, mais pour commenter les nouvelles ou refaire la société, ils s’étaient trouvés le plus souvent en concordance d’opinion. Si Ludovic vivait en parfait célibataire, fin cuisinier, aimant les jolies filles et le casino de temps en temps, Franck s’était marié avec son amie d’enfance, aimait le jazz et la littérature. Il prenait pension le soir dans un restaurant de quartier, appréciant les petits plats mijotés. Franck louait un deux pièces au centre de Cannes en attendant que Geneviève, qui avait demandé sa mutation, puisse venir le rejoindre.

Ludovic consulta sa montre. Plus que dix minutes et, à grandes enjambées, il gravirait la forte côte qui le mettrait en condition pour faire face à ses vendeurs. Costume deux pièces anthracite, chemise blanche col anglais et chaussures Church, il peaufinait son élégance en assortissant sa cravate à une pochette Hermès.

- Beaucoup de boulot aujourd’hui ? demanda-t-il à Franck qui venait de terminer sa lecture.

- Oh oui… On reçoit des fournisseurs de Colombie qui doivent nous présenter de nouvelles plantes à tester. J’espère pouvoir prendre notre train. A quelle heure est le suivant déjà ?

-  20h, je crois.

-  Heureusement, ils ont un avion à prendre.

Certains voyageurs se levèrent bien avant que le train ne ralentisse et descendirent l’escalier.  Franck appréciait le confort de ce TER qui n’avait rien de comparable avec le métro parisien. Le doux ronron le berçait et le détendait.

-  A ce soir ! lui cria Ludovic en sautant du wagon.

Franck se dirigea vers le bus qui assurait la liaison avec le centre ville. Il s’apprêtait à monter lorsqu’une femme, devant lui, manqua la marche et, déséquilibrée, faillit tomber. Elle se retint à son épaule mais en voulant rattraper sa serviette, son sac lui échappa et se vida d’une partie de son contenu.

-  Oh, excusez-moi s’écria-t-elle. Je suis désolée.

- Ce n’est rien, répondit Franck, déjà accroupi à ramasser tube de rouge à lèvres, agenda, et mouchoirs.

-  La personne devant moi a reculé et je me suis retrouvée en déséquilibre.

-  Ne vous inquiétez pas. Bonne journée ! lui cria-t-il avec un sourire.

Le bus archi-plein démarra. Il en était de même chaque jour. Les voyageurs critiquaient le manque de navettes mais les chauffeurs ne pouvaient rien dire d’autre que d’inviter leurs clients à écrire à la Direction. Franck se tenait par la main gauche au siège qui était à ses côtés, restant debout comme la plupart des gens bien portants.

Quand il ouvrit la porte du placard pour revêtir sa blouse blanche et qu’il s’aperçut que le dessus de sa chaussure gauche était tout sale, la scène du bus lui revint en mémoire. Il connaissait de vue cette jeune femme pour avoir voyagé avec elle en TER. A plusieurs reprises il l’avait remarquée sur le quai. Elle montait  généralement dans le wagon précédant le sien, et semblait toujours nerveuse ou préoccupée. De taille moyenne, elle portait ses cheveux longs châtains clairs sur les épaules. Les yeux bleus, le nez fin et des joues aux pommettes bien apparentes, elle arborait un très joli sourire lorsqu’elle discutait au fond du bus. Plusieurs fois, Franck s’était demandé où elle pouvait travailler. Peut-être au Tribunal de Grande Instance. Mais ce n’est pas parce que l’on porte une serviette noire que l’on est nécessairement dans la Magistrature. Et pourtant Franck l’imaginait bien en robe d’avocate…

Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il la revit. Un matin, au train de 8h15. Comme toujours, il était arrivé au dernier moment et il l’aperçut au fond du wagon inférieur, en conversation avec un voyageur. Il rejoignit Ludovic et il s’arrangea pour être derrière elle avant de monter dans le bus. Elle le vit, sourit et lui adressa un bonjour timide. Franck lui souhaita également une bonne journée et la foule les sépara.

 

 La température était vraiment agréable en ce début d’automne. A Paris, il pleuvait presque chaque jour et remonter à la capitale le lendemain soir, n’enthousiasmait pas Franck. Pourtant, c’est bien ce qu’il faisait chaque week-end. Il quittait son travail assez tôt le vendredi pour prendre le TGV qui l’amenait retrouver sa femme. Geneviève l’attendait à la gare de Lyon et ils se reposaient ensemble les deux jours suivants avant de remonter dans le train du dimanche soir. Généralement, c’était ciné, parfois un dîner d’amis, un musée, mais toujours des plans à tirer sur la comète à propos de la demande de mutation. Franck en avait assez de vivre seul, Geneviève également, mais d’un autre côté, si elle savait que son emploi à la sous-préfecture de Grasse serait sensiblement le même que celui qu’elle occupait à Paris, elle regardait d’un mauvais œil le fait d’abandonner la capitale, les grands magasins, le théâtre et surtout ses amies. Elle avait toujours vécu ici et bien que l’attrait du soleil soit indiscutable, le fait d’abandonner ses habitudes et de se retrouver à vivre dans une petite ville de province l’inquiétait et la laissait rêveuse.

La semaine qui suivit, Franck fut très occupé avec de nouvelles recherches et des visites de partenaires. Il ne revit pas la jeune femme à la serviette noire. Il pensa qu’il devrait acheter un poste de télé car la mauvaise saison approchait et les soirées lui paraîtraient moins longues. En ce mois d’octobre, il lui arrivait encore, après dîner, d’aller marcher sur la Croisette, regarder le soleil rouge qui se couchait derrière l’Esterel et admirer la mer calme dont les reflets d’argent se reflétaient bien souvent jusque dans le ciel. Il prenait également plaisir à boire une bière à une terrasse face au Palais des Festivals.

Un soir, Ludovic lui proposa de l’accompagner au casino du Palm Beach. Pourquoi pas ? Il n’était pas joueur mais à l’idée de visiter le lieu mythique où avait été tourné « Mélodie en sous-sol » l’enchantait. Ludovic sortit sa Béème pour l’occasion et c’est d’un geste désinvolte qu’il laissa tomber les clés dans les mains du voiturier. Les néons mauves et bleus resplendissaient de partout et les projecteurs de couleurs illuminaient le dessous des pins et des palmiers environnants. Franck s’amusa à regarder discrètement les hommes de la sécurité, costume sombre et mains derrière le dos, qui semblaient attendre la fin du service avec la plus grande impatience pour recouvrer leurs jean et tee-shirt.

-  Tu changes un peu ? demanda Ludovic qui se dirigeait vers la caisse. Ce soir je n’irai pas à la roulette, on va juste s’amuser un peu.

-  Moi ce qui m’intéresse, c’est surtout l’ambiance.

-  Tu vas entendre le tintamarre des pièces dans les gobelets…

Il régnait à l’intérieur de la grande salle des machines à sous une ambiance très particulière. C’est le cling cling incessant qui frappa Franck en premier lieu. Cette absence de conversations. Chacun étant très concentré devant sa propre machine, occupé à actionner le bras chromé qui allait sans doute le mener tout droit vers la fortune. L’obscurité de la salle n’était interrompue que par la multiplicité des cadrans éclairés, le clignotement des néons et les lumières rouges du bar. Au plafond, les larges pales des gros ventilateurs tournaient inlassablement. Franck s’assit sur l’un des tabourets du bar tandis que Ludovic alla s’installer avec son lourd gobelet devant la machine qui avait recueilli sa préférence.

-  Un Johnny Walker, s’il vous plaît.

Deux jeunes femmes étaient assises à côté de lui, robes noire et rouge, escarpins et bronzage parfait. Elles sirotaient le punch maison du bout de leur longue paille tout en faisant des commentaires sur les nouveaux arrivants. Ludovic avait lié connaissance avec sa voisine de jeu tout en continuant de se muscler l’avant bras. Lorsque le gobelet fut vide, il se retourna et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il songea à son ami. Sa voisine de jeu était partie tenter sa chance trois machines plus loin.

- On y va ? demanda-t-il à Franck, tout en reposant son verre vide sur l’extrémité du bar.

Ils jetèrent un œil à l’une des tables de boule et sortirent. L’air était chaud et sentait bon. Les arroseurs automatiques laissaient entendre leur cliquetis. Au loin, des rires s’étouffaient entre les buissons.

 

  

II

 

 

Plus d’une semaine s’était écoulée. Franck prenait le TER tous les matins. Il surveillait l’entrée du wagon précédent, se retournait chaque fois qu’il montait dans le bus de Grasse, mais la voyageuse à la serviette noire ne venait plus. Peut-être avait-elle changé son horaire, était-elle partie en vacances ou bien en déplacement. Franck commençait à penser qu’il ne la reverrait plus.
Jusqu’à ce jeudi…

Elle venait de déposer sa serviette sur l’étagère supérieure et s’installait sur un siège près de la vitre, laissant libre celui d’à côté. Tant pis pour Ludovic, se dit Franck, s’avançant dans le compartiment. Il n’avait pas quitté la jeune femme des yeux et il put constater que celle-ci sursauta  lorsque son regard s’arrêta sur le sien. Elle s’apprêtait à bouger un peu les lèvres et lui adresser un petit signe de tête mais Franck était déjà sur le côté de son siège.

-  Bonjour, la place est libre ? demanda-t-il avec son plus grand sourire.

-  Oui, oui, répondit-elle, sortant un livre de son sac.

-  C’est bien, il n’y a pas trop de monde, ce matin.

-  En effet, pour ma reprise, je préfère ça, dit-elle en souriant.

-  Vous étiez en vacances ?

- Oui, chez mes parents à Fayence. Ca fait du bien avant d’attaquer l’hiver.

En professionnel, Franck remarqua tout de suite l’odeur caractéristique de son parfum. Il aurait pu en donner la composition et était très tenté de se laisser aller, histoire de relancer la conversation. Mais il était familier des bonnes manières et il se contenta de regarder le paysage qui défilait tandis que sa voisine, qui avait commencé sa lecture, tenait une marque en carton vantant les qualités d’un hôtel du Var et  l’utilisait en éventail.

Elle avait de longues mains blanches, effilées et lisses qui dépassaient des manches d’un pull fin ras du cou, de couleur bleu pâle. Elle portait un tailleur d’été gris, mais ce que Franck remarqua surtout, c’était l’alliance sertie de petits brillants.

Il attendit que les premières maisons de Grasse apparaissent et que sa voisine délaisse son livre pour lui demander :

-  Vous travaillez vous aussi sur les hauteurs de Grasse ?

-  Oui, chez Bouchara. Heureusement que la navette existe.

-  Oui, en effet.

Le train ralentissait, ils s’étaient levés. Franck attrapa sa serviette et lui tendit.

-  Je vous souhaite une bonne journée. A bientôt.

-  Merci. A bientôt, répondit-elle.

- Et faites attention à ne pas faire tomber votre sac, rajouta-t-il avec un sourire et un clin d’œil.

-  Elle se retourna, sourit à son tour et disparut entre les voyageurs.

Franck n’était pas mécontent de ne pas être monté s’asseoir auprès de Ludovic. Il le retrouva le soir-même, sur le quai de la gare de Grasse.

-  Alors, on joue les lâcheurs ?

- Pas spécialement, répondit Franck, mais l’autre jour, nous avons fait connaissance à l’entrée du bus et on a un peu bavardé.

- Note bien qu’elle est mignonne, ajouta-t-il. Moi aussi je l’ai remarquée. Et… entre nous… elle est mariée, lui glissa-t-il avec le sourire complice d’un étudiant au bal de la fac.

-  Oui je sais. Et puis, moi aussi.

Le sujet était clos. Franck ne s’occupait pas de la vie des autres et il n’appréciait pas qu’on essaie de lui tirer les vers du nez. Surtout venant de Ludovic qui semblait avoir une vie privée très mouvementée et qu’il avait vu, à plusieurs reprises chez Fragonard s’intéresser aux petits potins racontés au restaurant d’entreprise.

 

Arrivé à son domicile, comme tous les soirs, il téléphona à Geneviève. Il pleuvait sur Paris et Franck en profita pour lui vanter les atouts de la Côte d’Azur. Elle lui manquait et il aurait aimé qu’elle se renseigne auprès de ses supérieurs pour essayer d’accélérer la réponse à sa demande de mutation. De son côté, elle lui dit qu’elle venait de se procurer deux billets pour une pièce de Feydeau qu’ils iraient voir ensemble le samedi suivant. Il reposa le combiné et sortit une Marlboro du paquet. Il lui arrivait de griller une ou deux cigarettes par-ci, par-là, mais, dans son esprit, il avait cessé de fumer depuis maintenant dix ans. Il but une bière, accoudé au balustre de sa terrasse puis termina le bouquin policier qu’il avait commencé dans le TGV du dimanche précédent. Demain, il commanderait un poste de télé.

 

Quand il arriva, le train était bondé. Il reconnut de loin ses cheveux et alors qu’elle se retournait, elle lui adressa un large sourire et un petit geste de la main. Elle semblait en pleine discussion avec l’homme qui lui avait déjà parlé voici quelques temps. Se frayer un chemin dans sa direction s’avérait impossible et Franck ne put rien faire d’autre que de se maintenir adossé à la cloison et regarder discrètement le couple qui ne semblait pas partager les mêmes convictions. Ils s’arrêtèrent d’ailleurs de parler et elle se mit un peu en retrait, s’appuyant à la barre latérale et regardant vers l’extérieur, l’air un peu triste. Lorsque le train s’arrêta à Ranguin, quelques passagers descendirent et Franck essaya d’avancer quelque peu. Mais elle semblait perdue dans ses rêveries et il n’osa pas la déranger, se contentant d’observer son visage qui se reflétait dans la vitre.

Il lui fallut attendre le lundi et marcher plus vite qu’à l’accoutumée pour arriver à la gare avant elle et prendre possession du siège sur lequel il s’était assis en sa compagnie quelques semaines plus tôt. C’était une matinée de pluie et elle avait revêtu un imper kaki. Cette fois, elle l’aperçut de loin et se dirigea directement vers lui.

- Quel temps ! s’écria-t-elle, en secouant ses cheveux, remettant sa mèche en place et essuyant son visage humide. Le ciel gris montrait encore davantage qu’à l’ordinaire la limpidité de ses yeux bleus.

Franck la débarrassa de sa serviette et de son parapluie et la laissa s’asseoir auprès de la vitre.

- Je me suis levée en retard ce matin, reprit-elle, et un peu plus je manquais le train. Vous permettez ? Elle sortit son petit miroir du sac et se rajouta du rouge à lèvres.

Franck fut troublé par son parfum dès qu’elle ouvrit son imper. Lui qui était habitué aux effluves de toutes sortes avait une préférence pour les arômes ambrés et c’était justement ce qu’elle avait choisi.

- Nous avons de la chance aujourd’hui. Il pleut et les gens ont préféré prendre la voiture.

-  Oui, sans cela nous n’aurions pas pu nous parler. Quel dommage…

Il n’avait pas osé la regarder pour prononcer cette phrase. Elle ne répondit pas et chercha un mouchoir. Il reprit, tentant sa chance :

- Nous ne nous sommes pas présentés. Franck. Franck Massard. Je suis chimiste chez Fragonard.

- Et moi, je suis Véronique, dit-elle, un petit sourire en coin. Véronique Dutli du marketing de chez Bouchara. Votre cliente en quelque sorte.

Lorsqu’elle souriait, elle laissait découvrir de jolies dents blanches bien dessinées et, aujourd’hui qu’il pleuvait, les pommettes de ses joues étaient plus roses qu’à l’ordinaire. Enfin, c’est ce que crut remarquer Franck.
-  Vous ne conduisez pas ? demanda-t-il.

-  Si, mais je ne suis pas sûre de moi, et vu qu’ici ils roulent comme des dingues, je préfère le train.
-  A Paris, c’est encore autre chose.
-  Vous êtes Parisien ? En stage ?

-  Parisien oui, mais je viens vivre définitivement ici, et ma femme devrait me rejoindre dès que sa demande de mutation sera acceptée.

-  Cannes est une ville particulière mais les environs sont tellement agréables.

- Oui, je fais souvent des découvertes et pourtant je n’ai pas encore eu vraiment le temps de parcourir l’arrière-pays.

Le train freina, ils étaient arrivés à Grasse. A regret, il se leva et souhaita bon courage à Véronique qui venait de retrouver des collègues.

 

Les jours passaient, les semaines aussi. Franck prit l’habitude de se lever plus tôt pour arriver suffisamment à l’avance sur le quai de gare. Le voyage à Grasse en compagnie de Véronique faisait maintenant partie de sa vie. Il s’adossa à la grille de l’escalier pour la guetter. A cette heure de la matinée, beaucoup de trains arrivaient et repartaient. Franck regarda les portes s’ouvrir, déverser leur flot de voyageurs pressés, une vague qui s’éparpillait sur le quai tandis qu’un autre torrent venant en sens inverse prendre d’assaut les wagons. Et ces gens s’agglutinaient telles les abeilles d’un essaim pour un nouveau parcours, objet de toutes les rencontres possibles. Il observait les mouvements de ces voyageurs. Tous avaient une vie différente avec des joies et sans doute des peines. Il y avait les blasés, les habitués, ceux qui voyageaient pour la première fois, les amoureux. Tout un monde dont il était intéressant d’observer les visages. Franck en connaissait certains. Ils apparaissaient un matin, disparaissaient parfois après plusieurs mois sans même crier gare, et nul ne les reverrait probablement jamais.

Franck consulta sa montre. Véronique n’était pas là. Pourtant la veille, elle ne lui avait rien dit de particulier. Le TER venait de s’arrêter devant lui et la foule s’était précipitée. Le quai se vidait. Il regarda encore à gauche puis à droite. Rien. Le haut-parleur invita les derniers voyageurs à monter et faire attention à la fermeture automatique des portières. Le chef de gare consulta l’horloge du quai. Franck se pencha encore en direction de l’escalier et monta dans le wagon. Il se dirigea vers sa place habituelle tout en regardant derrière les vitres. La petite sirène annonça la fermeture des portes. C’est alors que Véronique arriva, essoufflée, se fraya un passage entre les voyageurs debout, descendit le petit escalier de l’étage inférieur et se glissa à sa place habituelle.

-  Bonjour Franck, un peu plus et je le manquais…

-  Oui… vous m’avez fait peur… Il avait saisi sa main et l’avait fortement serrée avant de la relâcher. Je suis content de vous voir.
-  Moi également, répondit-elle.

Le temps défilait, les voyages aussi et l’un comme l’autre éprouvaient un réel plaisir à se retrouver ensemble tous les matins. Ils commençaient à se connaître à travers leurs conversations. Véronique ne lisait plus son roman et Franck avait expliqué à Ludovic que voyager avec lui chaque soir était suffisant pour échanger leurs impressions sur les derniers évènements de la journée. Véronique comprenait que Franck était venu ici pour son métier, qu’il commençait à s’intégrer et en avait assez de remonter chaque week-end à Paris. Quant à lui, il avait appris que son amie aurait aimé trouver un travail à mi-temps mais qu’elle continuait chez Bouchara pour se mettre à l’abri des conséquences d’une rupture avec son mari qui était dans l’ordre des choses possibles.

 

Un soir, alors que Véronique était restée à Grasse faire des courses, elle attendit Franck à la sortie de l’entreprise et le présenta à Patricia. Patricia Barsac était sa meilleure amie. Elles avaient grandi ensemble à Fayence et continuaient de se voir souvent. Les parents de Patricia étaient décédés et elle habitait leur maison. Chaque jour, elle prenait sa voiture et effectuait les vingt kilomètres qui la séparaient de Fragonard. Encore célibataire, elle avait pour petit ami Jérémy, un pompier professionnel de Fayence.

Dans l’air frais de ce début d’hiver, Franck avait emmené les deux femmes boire un café et ils s’étaient présentés mutuellement. Comme son amie, Patricia était très gentille et dégageait un charme des plus agréables. De taille moyenne, les yeux vert amande et un nez retroussé qui lui donnait un air rieur, elle portait de longs cheveux bruns qui se terminaient en boucles. Le genre de chevelure qu’on pouvait se contenter de laver et de sécher au soleil.

 

Le poste de télévision avait été livré, et Franck l’allumait chaque soir. Ses pensées, pourtant, vagabondaient et s’envolaient toujours en direction de Véronique. Chaque jour davantage, il appréciait son amitié et il n’aurait plus imaginé ses voyages du matin sans sa compagnie. Dommage, elle devait rentrer assez tôt et elle était mariée. Franck connaissait son adresse, pas très loin, comme lui, du Boulevard Carnot, et il lui était arrivé d’aller se promener dans sa rue, levant la tête en passant sous ses fenêtres.

Le couple de Véronique ne fonctionnait plus. Alain Laforge était garagiste à Nice et il avait eu plusieurs aventures que sa femme avait apprises. De plus, leur différence d’éducation les éloignait. Véronique n’était pas expansive sur le sujet, mais elle en avait suffisamment dit à Franck pour que celui-ci comprenne la situation. Il était maintenant très perturbé. Cette femme l’intéressait beaucoup, il aurait aimé la voir davantage. Pourtant, il n’était pas sans savoir qu’aller plus loin risquait de mettre en danger son propre couple. Il aimait toujours Geneviève, enfin essayait-il de s’en convaincre. Cependant, en analysant la situation, il se rendait compte que sa femme n’avait jamais cessé d’être son amie, uniquement son amie, et que les sensations, les battements de son cœur, les désirs, c’était auprès de Véronique qu’il les ressentait. Elle accourait maintenant chaque matin vers lui et ils se serraient très souvent l’un contre l’autre. Un jour même, ils se surprirent à rester assis main dans la main alors que le train était arrêté à Grasse et que la plupart des voyageurs étaient sortis.

 

Un matin, Véronique lui annonça qu’Alain partait avec un employé chercher un nouveau modèle en Italie. Il ne rentrerait que le lendemain. Cette confidence était-elle innocente ? Franck saisit l’opportunité et l’invita le soir même à dîner. Elle accepta. Le problème de la voiture se posa car Franck n’avait pas la sienne à Cannes. Ils décidèrent ensemble qu’il ne fallait pas toujours suivre les principes et que ce serait elle qui viendrait l’attendre au pied de son immeuble.

Franck descendit en avance et ils partirent en direction d’Antibes. La soirée s’annonçait belle. Ils garèrent l’Audi sur le parking du port et  parcoururent la vieille ville à pied. Dans une ruelle, comme il en existait beaucoup, aux relents de poisson et de souvenirs de marins, la fenêtre à petits carreaux d’un restaurant laissait entrevoir une nappe vichy et une bougie allumée sur la table. Ils y entrèrent et choisirent un recoin discret. Au moment du dessert, Franck allongea sa main et saisit celle de Véronique. Ils se regardèrent en silence, tout en se caressant doucement. Il est des instants magiques où les silences valent largement une déclaration d’amour, surtout si l’on est timide. Elle avait choisi une robe noire sans manches, à léger décolleté, sur lequel reposait un petit collier de perles. Le rouge à lèvres était assorti à la couleur de ses ongles et le maquillage de ses paupières mettait   bien en valeur la beauté de ses yeux illuminés par la bougie. Franck attira la main vers lui et déposa un tendre baiser auquel elle répondit par un sourire en abaissant doucement sa paupière.

Il l’aida à enfiler sa veste et sortirent. Les lampes orangées des réverbères donnaient un éclat chaud aux pavés et les projecteurs braqués sur le musée Picasso diffusaient une ambiance particulièrement romantique. Ils gravirent un petit escalier de pierres et marchèrent lentement sur les remparts.

      La nuit était noire. Le ciel se confondait avec la mer. Le bruit délicat des vagues contre les rochers et le miroitement de la lune à la surface de l’eau leur fit comprendre qu’ils étaient seuls et que nul ne pourrait les troubler. Lorsqu’ils arrivèrent au-dessus du quai des milliardaires, Franck saisit Véronique à l’épaule et montra du doigt la marina Baie des Anges éclairée par une myriade de petits points lumineux qui se prolongeaient bien delà de la Promenade des Anglais. Il l’attira contre lui, remonta un peu ses cheveux et lui donna son premier long baiser. Véronique lui saisit les mains et l’embrassa avec beaucoup de fougue et de volupté.

Un désir violent les envahit mais, d’un commun accord, ils décidèrent de rentrer sagement à Cannes. Lorsque la voiture s’arrêta sous les fenêtres de Franck, ils se jetèrent de nouveau dans les bras l’un de l’autre et échangèrent plusieurs baisers passionnés. Il ouvrit la porte, lui fit un signe de la main et la regarda partir.

  

 

III

 

 

L’amitié s’était transformée en amour. L’un comme l’autre désirait que la nature de leur relation demeure secrète. Ils prenaient garde durant les voyages en train de ne rien laisser paraître sinon une bonne relation entre collègues. Ludovic avait bien lâché quelques mots, fait quelques allusions, mais, officiellement, rien ne transpirait.

Néanmoins, Ils avaient modifié leur emploi du temps, voire leurs habitudes. Véronique prenait parfois le TER tôt le matin tandis que Franck rentrait le mercredi plus tard. Ils boudaient ensemble Fragonard le jeudi après-midi et partaient au-dessus de Grasse, en direction de St Vallier, dans une zone désertique constituée de chênes verts, d’oliviers et surtout de buissons. Ils cachaient la voiture de Véronique et passaient l’après-midi à parler et s’embrasser.

Mais au bout de quelques semaines, ils se rendirent compte que ces heures de tranquillité, ces moments d’amour furtifs s’assimilaient aux premiers émois des adolescents et ils se devaient de trouver une solution davantage en conformité avec leur âge et leurs désirs.

C’est Franck qui se décida à prendre l’initiative. Véronique ne voulait ni se rendre chez son amoureux, par crainte que cela ne porte malheur, ni aller à l’hôtel, désapprouvant cette idée qu’elle estimait contraire à ses principes. Une image d’elle impossible à supporter.

Un soir, il s’adressa à Ludovic.

-  J’apprécie notre amitié, également la complicité qui nous lie et, à ce titre, j’aimerais te demander un service.

-   Bien sûr. Quel est le problème ?

-  Ce n’est pas vraiment un problème mais toi tu connais beaucoup de monde et peut-être pourrais-tu me dépanner.

-  Te dépanner ? Ludovic avait reposé son journal et se tournait vers Franck.

-  Voilà, comme tu t’en doutes, je sors avec Véronique. Eh oui… c’est ainsi.

-   Ce n’est pas un scoop, dit-il en riant, et alors ?

-  Et alors que chaque fois que nous nous rencontrons, elle comme moi vivons dans la crainte d’être surpris par une connaissance. Tu dois bien comprendre que nos rendez-vous doivent s’effectuer dans la plus grande des discrétions.

-   Ludovic opinait de la tête. Franck ajouta :

-  Nous aimerions avoir un petit coin intime et, naturellement, que je ne voudrais pas déclarer.

-  Oui, une piaule que tu paierais au black.

- Je n’aime pas cette expression mais c’est un peu ça. Connaîtrais-tu quelqu’un qui pourrait être intéressé ?
Ludovic passa la main dans ses cheveux, réfléchit puis reprit :

-  Ecoute, j’aurais bien une idée… Je dispose d’un grand appartement et au bout, indépendamment, j’ai un studio qui est utilisé par mes parents lorsqu’ils viennent. Ce n’est pas souvent, et, si tu veux, on peut conclure.

Un studio, indépendant et à payer en espèces, voilà qui faisait l’affaire de Franck.

-  C’est entendu. Merci.

-  Ne me remercie pas. Ca m’arrange aussi.

Franck s’était rendu compte que son ami était un vrai panier percé. Il dépensait beaucoup d’argent en sorties, et le casino avait souvent raison du solde de son salaire.

 

C’est ainsi que les deux amants disposèrent chacun d’une clé et que tous les jeudis après-midi, parfois aussi certains soirs, ils se retrouvaient au pigeonnier comme ils disaient, le studio étant situé au dernier étage d’un immeuble, face aux murs du vieux château du Suquet.

Franck était fou amoureux et il en était de même pour Véronique. Les caresses de son ami avaient ravivé chez elle des souvenirs endormis qu’elle avait oubliés depuis longtemps, Alain n’étant pas homme à faire l’amour en finesse. Et puis, elle se sentait bien auprès de Franck qui savait lui parler avec délicatesse, qui lui faisait partager son savoir, lui apprenait l’histoire de l’Art, l’évolution du Théâtre, bref qui lui montrait la vie sous un nouveau jour.

Et lui-même s’était découvert être un amant passionné, se rendant compte qu’il avait toujours aimé Geneviève comme une grande amie mais jamais avec l’ardeur qu’il prodiguait maintenant à Véronique. Chaque moment passé en sa compagnie était une fête et, autant il prenait plaisir à l’aimer tendrement, caressant sa peau douce et délicate, sa tête reposant sur ses seins ou sur son ventre, autant il était subjugué lorsqu’elle se déchaînait, se montrant d’une sensualité débordante, l’entraînant dans les hautes sphères.

Un jour, ils avaient envisagé l’avenir ensemble. Véronique lui avait promis de quitter rapidement son mari et Franck avait pris la décision de parler à Geneviève. Il saurait trouver les mots justes, expliquer que leur mariage avait été une erreur, que l’amour ce n’était pas seulement la visite des musées, le partage d’une pièce de théâtre et un peu de tendresse les soirs où ils n’étaient pas trop fatigués. Elle comprendrait. En plus, elle pourrait rester à Paris. Les deux amants s’étaient donc juré un amour éternel qui perdurerait bien au-delà de leurs désirs charnels.

 

Les semaines défilaient, Franck remontait de moins en moins souvent à Paris.  Les amoureux baignaient dans leur bonheur et attendaient le jour J, fixé juste après l’été. Tout allait bien jusqu’au jeudi où Franck fut retenu chez Fragonard et où Véronique se buta presque à Ludovic dans l’escalier. Ils burent un verre, et alors qu’ils discutaient en toute amitié, Ludovic s’approcha, lui posa les mains sur les épaules et essaya de la renverser sur le lit. Son intention était claire, il avait toujours eu envie d’elle et désirait un moment de plaisir qui serait resté entre eux d’eux. Mais Véronique, profondément choquée s’enfuit et raconta tout à Franck. Celui-ci, blême de colère, monta rejoindre son collègue et le saisit au col de chemise.

- Calme-toi, lui dit Ludovic, ce n’était pas méchant, et puis, entre amis, on peut partager non ?

Franck s’apprêtait à lui asséner un coup de poing ou lui fracasser le nez lorsque l’autre poursuivit :

-  Ne joue pas à ça avec moi. Je possède une vidéo qui pourrait intéresser plusieurs personnes…

-  Que veux-tu dire ? Tu es ignoble.

-  Un jour, j’ai oublié malencontreusement ma caméra entre les livres de la bibliothèque… Elle a du se mettre en route toute seule…

-  Salopard, tu vas me le payer !

-  Oh non, à ta place, je me calmerais et c’est toi qui va me payer…

-  Quoi ? Du chantage ?

Franck devenait fou. Il s’apprêtait à frapper le maître-chanteur lorsque Véronique arriva et attrapa le bras de son amant.

-  Calme-toi mon chéri. Et, se tournant vers Ludovic : Que veux-tu misérable ?

-  Ce que je veux ? Disons une petite enveloppe et tu récupèreras la vidéo avec un papier signé de moi. Tu n’auras rien à craindre.

      Franck le relâcha et se cala contre le mur. Il saisit son amie à l’épaule et dévisagea son adversaire en silence.

-  Tu me donnes 1 500€ en billets et on n’en parle plus.

-  Ok, tu les auras. Viens Véro, ramasse tes affaires, nous partons.

Ils descendaient l’escalier pour la dernière fois lorsqu’ils entendirent une voix au-dessus .
-  Ca peut attendre jusqu’à la semaine prochaine, Franck !

 

Quelques temps plus tard, Véronique proposa de passer le samedi suivant avec ses amis de Fayence. Elle était seule pour deux jours et l’été tirait à sa fin.

-  Qu’en penses-tu ? Nous pourrions nous retrouver avec Patricia et Jérémy au bord de la mer. A Agay, par exemple.

-  Oui, bonne idée, répondit Franck. Et, exceptionnellement, nous pourrions prendre une chambre d’hôtel pour ne rentrer que le dimanche.

- Je connais un restaurant de plage très sympa. Des produits frais, et puis… des desserts… hummm,  je te dis pas.

-  D’accord répondit-il, mais alors, c’est moi qui conduirai.

-  Grand coquin. Tout ça pour te faire caresser….

Véronique était heureuse et semblait avoir oublié l’incident avec Ludovic. Et puis tout était clair dans sa tête, ses affaires en ordre, elle allait bientôt demander le divorce.

De son côté, Franck parla à sa femme. Il se confia sur la nouvelle vie qu’il comptait mener. Mais, contrairement à ce qu’il pensait, Geneviève le prit très mal. Depuis toujours, elle était amoureuse de lui, et jamais elle n’avait envisagé la vie autrement qu’avec lui. Certes, leur amour aurait pu être davantage fougueux, beaucoup plus passionné, mais il avait eu le mérite de durer depuis bien des années. Se séparer, même pour ne pas se quitter complètement lui paraissait invraisemblable. Elle avait beaucoup pleuré et n’était pas parvenue à trouver les mots ni faire les promesses qui auraient peut-être pu ébranler les décisions de son mari. De toute façon, le vin était tiré, la mécanique cassée.

 

Les quatre amis s’étaient donné rendez-vous sur la plage. Entre  la cabine téléphonique et le kiosque à glaces. Jérémy les repéra de loin et fit entendre son nouveau klaxon italien. Patricia était en pantalon blanc et chemisier assorti noué à la taille, laissant apparaître son joli nombril. Deux couettes pendaient de chaque côté de sa tête sur laquelle reposaient de larges lunettes de soleil. Un très joli sourire éclaira son visage.

-  Hello ! lança-t-elle, en même temps que ses espadrilles en direction de son amie.

Une fricassée de bisous se mit à pleuvoir. Franck et Véronique se découvrirent bien pâles lorsque les deux arrivants quittèrent leurs vêtements. Patricia apparut dorée comme un pain au chocolat, découvrant un corps superbement sculpté et aux formes généreuses.

-  Super ton maillot ! s’exclama-t-elle devant Véronique en deux pièces à fines rayures rose bonbon/vert pomme. Où l’as tu pris ? demanda-t-elle.
-  Chez ETAM !
-  Ah bon ? Moi aussi. Mais je ne l’ai pas vu.
Hé hé, répondit Véronique, le tout est d’arriver la première...

-  Ah ces femmes ! rajouta Franck, donnant un coup d’œil à Jérémy qui réajustait son boxer. Juste arrivées et elles parlent déjà chiffons…

      -   Et puis, il est magnifique aussi ton maillot chocolat/turquoise.

-  Merci répondit-elle, faisant un tour sur elle-même à la manière d’un mannequin de Jean-Paul Gaultier.

-  Les deux hommes n’en perdaient rien, admiratifs d’un tel morceau de choix.

-  Allez, à l’eau ! cria Jérémy.

Tous se précipitèrent en direction de la mer. Franck arriva le premier et aspergea les deux copines qui poussaient des cris à rebuter la plus farouche des méduses.

La plage n’était pas trop encombrée à cette heure et ils purent bien profiter des joies de la mer et du calme des vagues.

Ils se séchèrent sur le sable chaud, se rhabillèrent et s’installèrent sous les parasols de l’Auberge de la Rade dont Véronique avait vanté les mérites.

-  Qu’allons-nous faire cet après-midi, les filles ?

- Moi, j’aimerais bien effectuer quelques achats à Fréjus, dit Véronique en suçant la chair d’une grosse crevette rose.

-  J’ai besoin d’une veste, poursuivit Jérémy. Vous m’aiderez à choisir ?

-  Oui, si tu veux, répondit Franck, si vous m’accompagnez voir la galerie de Keiflin. J’adore ses tableaux.

 

Le soleil déclinait fortement lorsque Patricia proposa de rentrer. Les quatre amis se séparèrent. Véronique et Franck se dirigèrent vers leur hôtel et profitèrent de la piscine avant de s’installer sous les pins, sans oublier un verre de punch à déguster les yeux fermés.

- Sais-tu que je ne suis toujours pas revenue de ce qui s’est passé avec Ludovic, dit Véronique en aspirant avec sa paille.

-  Moi non plus, mon cœur, mais cessons d’en parler. Ca me tourne moi aussi dans la tête. Sa folie à se jeter sur toi, ce chantage à l’argent… Je pense qu’il est complètement perturbé. Même au bureau, j’ai entendu dire qu’il avait des problèmes.

-  Tu sais, la cassette est en sûreté. Nul ne la trouvera. Chez toi, ça aurait été beaucoup trop dangereux. Il suffirait qu’un jour, ta femme se décide à venir…

-  Je sais, mais je pense que tu aurais dû détruire cette preuve. Elle ne sert à rien qu’à risquer de nous faire prendre.

-  Tu as raison. Je vais l’ouvrir et jeter la bande.

Véronique se balançait sur sa chaise. En face, Franck ne pouvait qu’admirer ses genoux et le début de ses cuisses moulées dans une petite jupe en jean. Elle le sentit et, mine de rien, aspirant le punch assez bruyamment, ouvrit ses jambes, dévoilant une petite culotte rose bordée de dentelle.

Il sentit la chaleur s’emparer de son corps.

-         Véro… j’ai envie de toi.

Voilà plusieurs semaines qu’ils ne disposaient plus du studio de Ludovic. Déjà chaque matin, il leur était bien difficile, côte à côte dans le compartiment, de maîtriser les sentiments qui les conduisaient l’un vers l’autre. Ils devaient se contenter de quelques attouchements discrets. Alors, Franck se leva, prit Véronique par la main et se dirigea vers l’escalier des chambres.

Ce soir là, les retrouvailles furent à la mesure de leur privation. Les cigales étaient encore nombreuses dans le parc de l’hôtel mais ils ne les entendirent pas.

 

Il n’était pas loin de onze heures lorsque Franck chargea les bagages et prit la direction de Cannes par la corniche de l’Esterel. Le soleil, en cette fin de matinée, était chaud et puissant. Véronique mit en route un CD et cala sa voix sur celle de Céline Dion tout en caressant la cuisse de son amoureux. Il lui jeta un coup d’œil angélique, heureux de partager autant de complicité avec cette femme qui avait changé sa vie.

Il était plongé dans ses rêveries, bercé par la douce voix de sa chérie, lorsqu’une voiture, garée sur une aire où le point de vue était splendide, recula brusquement et empiéta sur la chaussée. Franck, surpris, voulut éviter l’obstacle et coupa la route. Malheureusement, le fossé d’en face était profond et en dépit d’un fort coup de frein, le choc fut violent. Il s’arc-bouta au volant mais la tête de Véronique vint heurter violemment le montant de séparation des vitres. Céline Dion poursuivit seule sa chanson tandis que Franck essaya de sortir sans résultat. Sa porte était immobilisée par le talus et Véronique inconsciente bloquait l’autre issue.

Des automobilistes arrivèrent en courant, ouvrirent la porte passager et tentèrent de sortir Véronique.

- Ne la touchez pas ! cria Franck qui, en qualité de secouriste, savait parfaitement qu’il était très dangereux de bouger un blessé. Appelez une ambulance !

Les minutes semblèrent des heures. Lui qui avait simplement mal à l’estomac et saignait du nez, était parfaitement conscient et mesurait l’ampleur de l’accident. Il n’écoutait pas les voix de chaque côté de lui qui, pourtant, étaient nombreuses.

-Véro ! Véro !

Elle ne répondait pas. Il dégagea ses cheveux et la découvrit toute blanche, les paupières fermées. Un léger filet de sang s’écoulait de l’oreille.

Un bruit de sirène attira son attention, deux pompiers apparurent et dégagèrent Véronique. Il la vit disparaître sur un brancard tandis qu’il sentit la voiture reculer et sortir du fossé. On ouvrit sa porte et on le coucha à son tour sur une civière. Il ferma les yeux et perdit connaissance.

Lorsqu’il les rouvrit, un ambulancier se tenait à ses côtés et il sentit comme une compression en bas de son visage. Le bruit de la sirène résonnait dans sa tête.

- Où est Véro ? se demanda-t-il. Il se souleva légèrement, regarda de droite à gauche mais ne la vit pas.

-  Ne vous inquiétez pas, tout va bien, dit l’infirmier en réajustant le masque à oxygène.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

Lorsqu’il se retrouva, une semaine plus tard, assis dans l’entrée de l’hôpital de Fréjus, Franck n’avait toujours pas revu son amie.

Tout était allé si vite : l’accident, alors que la journée s’annonçait merveilleuse et qu’il conduisait prudemment, les pompiers qui les avaient emmenés à l’hôpital, son court séjour aux urgences, la nouvelle qui l’avait abattu, son désarroi à se retrouver seul avec ses pensées.

Franck reprit pourtant son travail dès le troisième jour, s’estimant davantage en sécurité psychologique au laboratoire que seul chez lui. Il essaya de donner des explications à tous ses proches collègues et il prévint Geneviève mais sans entrer dans les détails et en minimisant l’ampleur de l’accident. Il voulut surtout demander un rendez-vous au  professeur Fauvel, qui avait opéré Véronique et il espérait qu’on le laisserait aller la voir.

Alain Laforge fut tout de suite alerté de l’état de sa femme et, après deux jours, il se décida à appeler Franck pour lui demander des éclaircissements. Celui-ci s’en sortit bien, expliquant qu’il était ami avec sa collègue Patricia Barsac et qu’ils avaient décidé ensemble de se retrouver  à la plage en compagnie de Jérémy et de Véronique, justement seule ce week-end. L’épisode de l’hôtel passa à la trappe et il justifia la raison de sa prise de volant du fait que sa femme n’aimait pas conduire sur les routes sinueuses, ce qu’Alain ne démentit pas.

 

Franck regarda sa montre. Presque une demi-heure qu’il attendait. Assis sur une chaise métallique à la peinture effritée, le dos un peu voûté et les traits tirés, il ne gardait de l’accident que quelques pansements qui masquaient les écorchures. C’était sa tête qui était meurtrie. Son cœur aussi. Franck se sentait comme un automate, réglant ses gestes par instinct, ne parvenant pas à dissiper l’épais brouillard qui l’avait englouti le dimanche précédent. 

Il ne cessait de ruminer. Comment cet accident avait-il pu survenir ? Lui qui conduisait si prudemment. Il aurait dû pouvoir éviter la voiture qui reculait. Et puis ce fossé profond qui avait été comme un mur. Les ceintures étaient attachées, jamais Véronique n’aurait dû porter sa tête sur le montant métallique… Oui, le choc avait été violent et elle ne s’était pas réveillée. Transportée d’urgence à Fréjus, elle était tombée entre de bonnes mains. Le professeur Fauvel avait tout de suite pu l’opérer mais il n’était pas parvenu à la sortir du coma.

Franck, ne faisant pas partie de la famille, la visite à son amie lui avait été refusée.

Il se leva dès qu’il aperçut un uniforme de chirurgien. Le professeur venait de franchir le sas et se dirigeait vers lui tout en retirant son bonnet.

-   Monsieur Massard ?

-  Bonjour Professeur, oui c’est moi qui conduisais la voiture de Véronique Dutli. Comme vous pouvez le constater, je n’ai que quelques ecchymoses et je n’ai pas pu revoir mon amie depuis l’accident. Pouvez-vous me dire si elle va s’en sortir ?

- S’en sortir, oui, aucun organe vital n’a été touché. Mais sa tête a mal encaissé la violence du choc. Néanmoins, je pense qu’il s’agit d’un coma bénin car elle donne quelques signes de réveil et elle devrait revenir à elle d’ici peu.

Il écouta avec la plus grande attention. Le chirurgien s’apprêta à repartir. C’est alors que Franck demanda :

-  Puis-je la voir, s’il vous plaît, docteur. Nous étions… très proches…

-  Ah… Je vois…. Bon, mais deux minutes, pas davantage. Et se tournant vers son assistante : Monique, pouvez-vous accompagner Monsieur ?

-  Merci infiniment Docteur.

Franck suivit l’infirmière à travers un dédale de couloirs aussi accueillants que peuvent l’être les couloirs de tous les hôpitaux du monde. Il croisa des hommes en pyjama qui poussaient leur goutte-à-goutte, des lits qui étaient à même le couloir avec des occupants ressemblant à des cadavres, et il entendit sur son passage de longs gémissements provenant des chambres environnantes. Enfin il arriva à l’intérieur d’une aile silencieuse et l’infirmière ouvrit une porte. Les rideaux étaient tirés et, en pleine obscurité, seule une veilleuse laissait découvrir le lit dans lequel Franck aperçut une forme inanimée. Il est des moments au cours de la vie dont on se souvient toujours. Lorsque le cœur bat fort, que la respiration semble arrêtée et qu’un léger tremblement vous parcourt le corps. C’était précisément ce que Franck ressentait.

Doucement, il s’approcha du lit tandis que l’infirmière réglait la perfusion. C’était bien Véronique. Elle semblait dormir profondément. Ses beaux cheveux étaient enveloppés sous une bande. Elle gisait en chemise d’hôpital, et lorsque les yeux de Franck s’habituèrent à l’obscurité, il découvrit la blancheur cadavérique du visage de sa chérie avec des lèvres tout aussi livides qu’immobiles. Seul l’oscilloscope troublait quelque peu le calme absolu qui régnait.

On dirait une morte, pensa-t-il. Franck avala sa salive, essuya la larme qui coulait sur sa joue et grava à jamais l’image qui s’offrait à lui. L’infirmière l’attendait à la porte. Il embrassa Véronique sur le front et sortit.

 

Lorsqu’il reprit le train pour Cannes, Franck ne sentait plus ses jambes. Il lui semblait qu’elles étaient en coton. Il se cala sur le siège, liquéfiant son regard  sur le dossier d’en face. Il ne vit personne. Ses pensées se trouvaient accrochées à la petite pièce qui accueillait celle qu’il aimait. Et dans quel état… Elle qui avait été si heureuse de lui faire connaître la plage d’Agay, le restaurant du bord de mer, qui avait tant ri en l’aspergeant d’eau de mer, qui avait fait la coquine en buvant son punch, qui avait pris un tel plaisir la nuit dans ses bras…

La vie s’était arrêtée. Par sa faute.

Puisse le chirurgien avoir raison et que Véronique sorte du coma rapidement.

Le train quitta la gare de Théoule et repartit. Franck leva les yeux et regarda son environnement. Un couple de retraités se disputaient à voix basse. Lui s’agitait beaucoup, elle haussait les épaules. Derrière, une femme au regard triste avait la tempe collée à la vitre. Son fils avait éparpillé tous ses crayons de couleur et dessinait une maison qu’il lui montrait régulièrement. Plus loin, un jeune homme dormait, son ordinateur sur les genoux. Au fond, un couple d’amoureux riaient, une sucette à la bouche. Franck reprenait conscience de ce qu’était le monde.  A cette heure-ci, Geneviève devait faire les soldes et Véronique dormait contre son gré.

Ce soir là, il composa le numéro de téléphone de Patricia. Très affectée, elle s’était forcée à aller travailler. Ils échangèrent les informations qu’ils avaient apprises et promirent de s’appeler dès qu’il y aurait du nouveau.  Franck, ouvrit grand les fenêtres. Il alluma une Marlboro et se servit un whisky.

 

 

Cher lecteur, le manque de place disponible nous a empêché de publier l'intégralité du roman. Vous pourrez en lire la suite, gratuitement, à l'adresse suivante: http://richard-moisan.blogspot.com/2008/10/le-choix-du-parfum.html
 Bonne lecture!

 

Publié dans : Romans
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Commentaires

 J'ai passé d'agréables moments à lire votre collection de romans.

Un peu de rêve, de l'amour, et on se laisse emporter du début à la fin dans ces petits récits à l'écriture fluide.

Chaque petite histoire est bien ficelée, de belles descriptions qui nous renvoient des images , des couleurs , des odeurs, et ainsi au grès de votre plume nous nous laissons guider dans ces aventures sentimentales avec beaucoup de plaisir.

Merci

Commentaire n°1 posté par Egna le 20/03/2009 à 13h31
Merci pour vos compliments.
Réponse de le 20/03/2009 à 13h36

Bonsoir.. je viens de lire ces quelques écrits avec beaucoup de plaisir; c'est vraiment agréable de se laisser aller dans ces lignes; alors bienvenue dans la communauté où je l'espère, nous parcourrons un bout de chemin ensemble
Amicalement
Lara

Commentaire n°2 posté par Lara le 21/03/2009 à 18h53
Merci pour vos encouragements.
Réponse de Richard le 22/03/2009 à 06h14

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